Depuis que je m’intéresse au Tantra, je rencontre un problème assez rapidement.
Tout le monde emploie le même mot, mais tout le monde ne semble pas parler de la même chose.
Pour certains, le Tantra évoque une tradition spirituelle de l’Inde.
Pour d’autres, une forme de méditation.
Pour d’autres encore, le couple, la sexualité, le massage, les chakras, l’énergie ou la fameuse Kundalini.
Tapez « Tantra » sur Internet et vous pourrez passer en quelques clics d’un texte sanskrit vieux de plusieurs siècles à un stage de sexualité consciente, puis à une publicité pour un massage sensuel.
Il y a de quoi être un peu perdu.
Je le suis encore.
Alors avant d’aller beaucoup plus loin dans mes propres expériences, j’ai voulu commencer par une question simple :
qu’est-ce que le Tantra, historiquement ?
Et surtout : comment en sommes-nous arrivés à appeler aujourd’hui « Tantra » des pratiques aussi différentes ?
Il n’existe pas un Tantra unique
C’est probablement la première chose que j’ai comprise.
Parler du Tantra comme s’il s’agissait d’une doctrine unique, créée un jour par un fondateur identifiable, est trompeur.
Les chercheurs utilisent le terme pour désigner un vaste ensemble de traditions, de textes, de rituels et de pratiques qui se sont développés notamment dans les milieux hindous et bouddhistes du sous-continent indien. Les historiens situent généralement leur essor à partir du milieu du premier millénaire de notre ère, avec une forte expansion autour des VIᵉ et VIIᵉ siècles.
Le British Museum, qui a consacré une grande exposition au sujet, parle d’un mouvement apparu en Inde autour du VIᵉ siècle qui a profondément influencé aussi bien l’hindouisme que le bouddhisme.
Cela commence donc déjà assez loin de l’image occidentale du couple qui apprend à prolonger un rapport sexuel.
Que signifie le mot « tantra » ?
Le mot lui-même n’est pas synonyme de sexualité.
Dans les traditions indiennes, tantra peut désigner notamment un système, une méthode, un ensemble d’enseignements ou le texte qui transmet ces enseignements. Les traditions que nous qualifions aujourd’hui de tantriques ont produit de nombreux textes appelés eux-mêmes tantras.
Cela permet déjà d’éviter une première confusion :
Tantra n’est pas à l’origine le nom d’une technique sexuelle.
C’est beaucoup plus vaste.
Que faisaient les traditions tantriques ?
Là encore, impossible de dresser une liste valable pour toutes les écoles.
Mais certaines pratiques reviennent fréquemment :
- utilisation de mantras ;
- rituels ;
- méditations ;
- visualisations de divinités ;
- mandalas et autres supports symboliques ;
- travail avec le souffle et le corps ;
- initiations transmises par un maître ;
- pratiques destinées à transformer la perception de soi et du monde.
Dans le bouddhisme tantrique, notamment le Vajrayāna, les textes tantriques et les pratiques rituelles sont liés à une recherche d’éveil spirituel et étaient traditionnellement transmis dans une relation d’enseignement structurée.
L’un des aspects qui me frappe est justement la place accordée au corps.
Le corps n’est pas nécessairement quelque chose qu’il faudrait fuir pour atteindre le spirituel. Dans nombre de traditions tantriques, il devient lui-même un lieu et un instrument de transformation. Les études contemporaines du Tantra insistent sur cette valorisation du corps ainsi que sur l’importance des dimensions de pouvoir, de genre, de divinité et parfois de sexualité.
Voilà déjà quelque chose qui commence à résonner davantage avec ce que je découvre aujourd’hui.
Et la sexualité dans tout cela ?
Elle existe.
Mais c’est probablement là que l’Occident a créé la plus grande confusion.
Certaines traditions tantriques ont effectivement utilisé des symboles sexuels et, dans certains contextes bien particuliers, des pratiques rituelles comportant une dimension sexuelle.
Mais cela ne signifie absolument pas que le Tantra traditionnel se résumait à la sexualité.
Les historiens du Tantra soulignent au contraire combien la fascination occidentale pour les éléments sexuels a longtemps déformé la compréhension de traditions infiniment plus vastes. L’Oxford Handbook of Tantric Studies note ainsi que les représentations occidentales ont souvent privilégié les aspects transgressifs et sexuels au détriment de la diversité réelle du Tantra.
Autrement dit :
oui, il existe du sexe dans l’histoire du Tantra.
Mais :
Tantra = sexe
est une équation beaucoup trop simple.
Alors, d’où vient le « sexe tantrique » que nous connaissons ?
C’est ici qu’apparaît un autre mot que je vais devoir apprendre à utiliser :
le néo-Tantra.
À partir du XIXᵉ siècle, puis surtout au XXᵉ siècle, les traditions tantriques ont été interprétées et transformées au contact de l’Occident, de l’ésotérisme, de la psychologie, des mouvements de développement personnel et, plus tard, de la révolution sexuelle.
Le chercheur Hugh Urban décrit le néo-Tantra comme le résultat de transformations complexes liées à la modernité, à la mondialisation et aux échanges entre l’Inde et l’Occident.
À partir des années 1960-1970, cette évolution s’accélère dans le contexte de la contre-culture occidentale.
L’influence d’Osho sur le néo-Tantra alors connu sous le nom de Bhagwan Shree Rajneesh, aura notamment un impact considérable sur de nombreuses formes de néo-Tantra qui se développeront ensuite en Europe et aux États-Unis.
C’est progressivement dans cet univers que deviennent centrales des notions comme :
- sexualité consciente ;
- libération des inhibitions ;
- travail émotionnel ;
- respiration ;
- mouvement ;
- plaisir ;
- relation de couple ;
- polarités masculin/féminin ;
- toucher conscient.
Ce sont en grande partie ces pratiques que j’ai rencontré lorsque j’ai participé à mon premier stage de Tantra.
Tantra traditionnel et néo-Tantra : faut-il opposer les deux ?
Je n’en suis pas certain.
J’entends parfois :
« Ce n’est pas du vrai Tantra. »
Et à l’inverse :
« Tout est Tantra. »
Ces deux positions me paraissent pour l’instant un peu rapides.
Le néo-Tantra n’est évidemment pas identique aux traditions tantriques médiévales indiennes.
Il s’est profondément transformé en intégrant des éléments de psychologie occidentale, de thérapies corporelles, de sexologie, de développement personnel ou de pratiques issues d’autres traditions. Les chercheurs parlent donc bien de transformation et de réinterprétation plutôt que d’une transmission restée inchangée.
Mais une pratique contemporaine n’a pas nécessairement besoin d’avoir mille cinq cents ans pour présenter un intérêt.
Elle doit simplement être honnête sur ce qu’elle est.
Voilà une distinction qui me paraît importante.
Et le massage tantrique ?
C’est évidemment une question qui m’intéresse particulièrement.
J’avais spontanément imaginé qu’il existait depuis des siècles une sorte de tradition indienne du « massage tantrique » qui aurait été transmise jusqu’à nous.
Je découvre que les choses sont beaucoup moins simples.
Le massage tantrique tel qu’il est pratiqué aujourd’hui en Europe appartient essentiellement à l’univers moderne du néo-Tantra et du travail corporel, plutôt qu’à une technique traditionnelle clairement décrite dans les tantras médiévaux.
C’est donc un développement contemporain inspiré de certaines représentations tantriques du corps, de l’énergie et de la sexualité, auquel se sont ajoutées différentes techniques modernes de massage et de travail somatique.
Personnellement, cela ne diminue pas mon intérêt et me renforce même dans ce qui m’attire dans le massage tantrique.
Au contraire.
Cela me donne envie de comprendre comment cette pratique s’est construite, qui l’a développée et pourquoi des écoles très différentes emploient aujourd’hui le même terme.
Ce sera l’un de mes prochains sujets de recherche.
Pourquoi le corps prend-il une telle importance ?
C’est peut-être ici que le Tantra traditionnel et certaines formes de néo-Tantra continuent à se parler.
Le corps n’est plus seulement une mécanique qui doit fonctionner.
Il peut devenir un espace d’observation.
Que se passe-t-il quand je respire différemment ?
Quand je ralentis ?
Quand quelqu’un me regarde vraiment ?
Quand une main reste posée sans chercher immédiatement à produire quelque chose ?
Quand je ressens une gêne ?
Une tension ?
Du désir ?
De la peur ?
De la chaleur ?
Je commence à comprendre pourquoi certaines pratiques tantriques contemporaines parlent autant de présence.
Mais je veux rester prudent.
Ce que je ressens est une expérience.
Cela ne prouve pas nécessairement l’explication que quelqu’un en donne.
Et les chakras, la Kundalini et les « énergies » ?
Voilà un autre territoire que je vais devoir explorer.
Ces notions n’ont pas été inventées récemment par les stages de développement personnel : différentes traditions tantriques indiennes ont effectivement développé des représentations du corps subtil, avec notamment des canaux, des centres et des pratiques liées à des formes de puissance ou d’énergie spirituelle.
Mais leur traduction contemporaine en un système simplifié de « sept chakras » ou leur utilisation dans certains discours occidentaux ne correspond pas nécessairement à l’immense diversité des systèmes traditionnels.
Je reviendrai donc sur ces sujets séparément.
Pour le moment, je garde la même méthode :
comprendre ce que les traditions disent, observer ce que les pratiques me font ressentir, et éviter de confondre les deux.
Et Shiva et Shakti ?
Même prudence.
Dans différentes traditions tantriques hindoues, Shiva et Shakti peuvent représenter des dimensions métaphysiques extrêmement complexes : conscience, puissance, manifestation, divinité.
Les réduire simplement à :
Shiva = l’homme
Shakti = la femme
me paraît donc particulièrement risqué.
Pourtant cette interprétation est très fréquente dans le néo-Tantra occidental.
C’est un autre sujet que j’ai envie d’explorer, notamment parce qu’il touche directement aux notions actuelles de masculin et féminin « sacrés ».
Ce que je retiens pour l’instant
Après cette première enquête, si quelqu’un me demandait :
« Alors, finalement, le Tantra, c’est quoi ? »
je serais beaucoup moins tenté qu’avant de lui donner une définition en une phrase.
Je répondrais plutôt :
Le Tantra désigne une famille très diverse de traditions spirituelles et rituelles apparues en Inde à partir du premier millénaire de notre ère, principalement au sein de l’hindouisme et du bouddhisme.
Puis j’ajouterais :
Le Tantra que nous rencontrons aujourd’hui dans la plupart des stages occidentaux appartient généralement au néo-Tantra : une réinterprétation moderne qui accorde souvent beaucoup plus de place au corps, à la relation, au toucher et à la sexualité.
Les deux ne sont pas identiques.
Mais ils ne sont pas non plus totalement étrangers l’un à l’autre.
Et c’est précisément cet espace entre les deux qui m’intéresse.
Pourquoi cette distinction compte pour moi
Parce que je veux savoir ce que je pratique.
Si je participe à un stage créé dans les années 1980 à partir de Tantra, de psychologie humaniste et de techniques corporelles modernes, cela ne me pose aucun problème.
À condition qu’on ne me raconte pas nécessairement qu’il s’agit d’un rituel inchangé transmis secrètement depuis cinq mille ans.
De même, si une pratique contemporaine m’aide à mieux sentir mon corps ou à vivre la relation autrement, son caractère récent ne suffit pas à lui retirer toute valeur. C’est même l’une des raisons qui expliquent pourquoi le Tantra m’intéresse aujourd’hui.
Ce que je cherche, finalement, est assez simple :
moins de légendes, davantage de compréhension.
Puis l’expérience.
Une définition provisoire
Je vais donc conserver pour l’instant cette définition personnelle :
Le Tantra est pour moi un vaste territoire historique et spirituel dont le néo-Tantra occidental constitue aujourd’hui une réinterprétation moderne. Je veux comprendre les racines du premier et expérimenter certaines pratiques du second, sans prétendre qu’ils sont exactement la même chose.
C’est beaucoup moins séduisant que :
« Le Tantra est l’art sacré d’unir Shiva et Shakti pour éveiller l’énergie sexuelle. »
Mais probablement plus honnête.
Et pour commencer mon exploration, cela me convient assez bien.
Les portes du Tantra que j’ai envie d’explorer
En refermant cette première exploration, je comprends que le Tantra ne se laisse pas réduire à une définition simple.
Il ressemble plutôt à une série de portes.
On peut y entrer par le corps, non comme une image à corriger, mais comme un temple vivant.
On peut y entrer par le souffle, qui relie la sensation, l’émotion et la conscience.
On peut aussi y entrer par le désir, non comme une pulsion à maîtriser ou à satisfaire, mais comme une énergie de vie à écouter, à respirer, à laisser circuler.
Ce chemin ouvre aussi une autre manière d’être en relation.
Le Tantra invite à regarder, toucher, aimer, rencontrer, sans forcément posséder ni se fondre dans l’autre.
Il propose une présence plus fine à ce qui se joue entre deux êtres : le trouble, la tendresse, la peur, l’élan, la distance juste, l’union possible sans confusion. En cela, il parle autant du couple que de notre manière plus générale d’entrer en lien avec le monde.
Il m’intéresse aussi parce qu’il ne sépare pas la spiritualité de la vie ordinaire. Les émotions, la nature, la gratitude, la création, les gestes simples du quotidien peuvent devenir des lieux d’éveil.
Marcher,
respirer,
manger,
aimer,
travailler,
se taire
ou remercier ne sont plus seulement des actes banals : ils peuvent devenir des façons de revenir à soi, au vivant, à ce qui reste sensible en nous.
C’est peut-être cela que j’aimerais continuer à explorer ici :
non pas un Tantra figé, ni un Tantra idéalisé,
mais
un Tantra vécu comme
un art de revenir plus vivant dans son corps,
dans son souffle,
dans ses relations
et dans les gestes ordinaires.
Une manière de ne pas fuir le monde, mais de l’habiter autrement.
Sources et pour aller plus loin
- The Oxford Handbook of Tantric Studies — Richard K. Payne et Glen A. Hayes (dir.), Oxford University Press. Une référence universitaire importante pour comprendre l’histoire, la diversité et les différentes traditions tantriques.
- Tantra: enlightenment to revolution — British Museum. Une introduction accessible à l’histoire et au développement du Tantra en Inde.
- Demystifying Tantric sex — British Museum. Un éclairage utile sur la place réelle de la sexualité dans les traditions tantriques.
- Tantra: Sex, Secrecy, Politics, and Power in the Study of Religion — Hugh B. Urban, University of California Press. Une étude majeure sur la manière dont le Tantra a été interprété et transformé, notamment en Occident.