Il y a une différence entre être vivant et avoir envie de vivre.
Pendant longtemps, je n’avais jamais vraiment pensé à cette nuance. On se lève, on travaille, on règle les problèmes, on organise les journées. La vie avance parce qu’elle avance.
Puis il arrive parfois que quelque chose se casse.
Il y a deux ans, j’ai connu une période où l’idée d’arrêter définitivement m’a traversé avec suffisamment de sérieux pour que je ne puisse pas aujourd’hui faire comme si elle n’avait jamais existé.
Je ne veux ni dramatiser cette période ni la romantiser.
Elle était là.
Aujourd’hui, je suis ailleurs.
Ce qui m’intéresse maintenant, c’est ce qui s’est passé entre les deux.
Parce que je n’ai pas retrouvé l’envie de vivre au cours d’une révélation.
Elle est revenue presque à mon insu.
Quand continuer ne signifie plus vraiment vivre
On peut continuer longtemps.
Par habitude.
Parce qu’il y a des choses à faire.
Parce que d’autres personnes existent autour de nous.
Parce qu’il reste des factures, des responsabilités, des rendez-vous.
On peut même donner extérieurement l’impression de fonctionner assez correctement.
À l’intérieur, c’est autre chose.
Pendant une grande partie de ma vie, j’ai su produire de l’énergie lorsque cela était nécessaire. L’entreprise exigeait de décider, d’anticiper, de résoudre, de tenir.
Cette capacité peut devenir une force.
Elle peut également devenir une manière de ne pas trop regarder ce qui se passe en soi.
Tant qu’il y a quelque chose à sauver, à construire ou à réparer, on sait quoi faire.
Lorsque cela s’arrête, le silence devient beaucoup plus difficile.
Une entreprise peut faire faillite. Un homme, c’est différent.
La faillite professionnelle a été particulièrement violente parce que je m’étais beaucoup identifié à ce que je faisais.
J’avais construit une entreprise.
Je l’avais portée.
J’avais passé des années à réfléchir à son avenir.
Puis elle ne pouvait plus continuer.
Le piège était presque logique :
si mon entreprise échouait, alors j’avais échoué.
Avec un peu de recul, cette équation me paraît aujourd’hui fausse.
Mais lorsqu’on est dedans, elle peut sembler parfaitement vraie.
Il m’a fallu du temps pour commencer à séparer ces deux choses.
Une entreprise possède un bilan.
Un être humain n’en possède pas.
Une entreprise peut être en cessation de paiement.
Un homme n’est pas une société commerciale.
Et pourtant, après avoir passé une grande partie de sa vie à mesurer, décider, prévoir, produire et réussir, il n’est pas si simple de cesser de se regarder soi-même comme un résultat.
Se retrouver sans anesthésie
Dans cette période, il y a également eu les médicaments.
Antidépresseurs, anxiolytiques, antidouleurs et d’autres produits qui avaient progressivement pris leur place.
Puis le sevrage.
Je connaissais déjà quelque chose de cette histoire.
Trente ans auparavant, j’avais laissé derrière moi l’alcool et le tabac.
Je pensais probablement avoir déjà suffisamment donné en matière de dépendances.
La vie avait apparemment un autre programme.
Je raconte ici mon parcours, pas une méthode. L’arrêt de certains médicaments peut nécessiter un accompagnement médical et mon expérience n’est certainement pas un modèle à reproduire.
Ce qui m’intéresse dans mon histoire est ailleurs.
Une fois encore, j’ai dû découvrir ce qui se passait lorsque je ne pouvais plus modifier chimiquement de la même façon ce que je ressentais.
Et ce n’est pas toujours confortable.
Il faut retrouver le contact avec soi.
Même lorsque le soi en question n’est pas particulièrement agréable à fréquenter.
Je n’ai pas retrouvé « le bonheur »
Je serais incapable de dire :
Ce jour-là, tout a changé.
Ce serait beaucoup plus facile à raconter.
Ce serait aussi faux.
Je n’ai pas soudainement retrouvé une énergie formidable.
Je n’ai pas décidé un matin de repartir pour trente ans d’aventures.
Il y a eu quelque chose de beaucoup plus discret.
Un peu d’intérêt.
Puis un peu plus.
L’envie de comprendre une chose.
Puis une autre.
L’envie de bouger.
De sentir.
De lire.
De discuter avec quelqu’un.
De découvrir une pratique.
De regarder mon corps autrement.
De m’interroger sur le plaisir, le toucher, la relation, la sexualité.
À un moment, j’ai compris que ce qui revenait avait un nom très simple :
la curiosité.
La curiosité comme signe vital
Je crois aujourd’hui que la curiosité est l’un de mes signes vitaux.
Lorsque tout m’est indifférent, quelque chose ne va pas.
Lorsque je commence à me demander :
« Et ça, comment ça marche ? »
je sais qu’une partie de moi s’est remise en mouvement.
C’est assez cohérent avec l’homme que j’ai toujours été.
J’aime comprendre.
La technique m’intéresse.
La théorie aussi.
Mais j’ai également besoin d’essayer.
Lire le mode d’emploi ne me suffit pas toujours.
J’ai envie de démonter la machine.
Parfois au risque de ne plus savoir exactement comment la remonter.
Aujourd’hui, la machine que j’explore est un peu particulière.
C’est moi.
Mon nouveau terrain d’expérimentation
Je me suis longtemps occupé de mes entreprises avec beaucoup plus de sérieux que je ne me suis occupé de moi.
Alors j’ai décidé de changer légèrement la répartition des investissements.
Je veux comprendre mon corps.
Ce qui change avec l’âge.
Ce qui reste.
Ce qui peut se découvrir.
Je veux comprendre le désir.
Pas seulement la sexualité.
Le désir comme mouvement vers quelque chose.
L’envie d’une personne, d’une sensation, d’une rencontre, d’un apprentissage.
C’est aussi ce qui m’amène au Tantra.
Au massage.
Au toucher.
À la respiration.
À la méditation.
Aux stages.
Aux personnes qui travaillent depuis longtemps sur ces questions.
Je ne cherche pas une nouvelle religion.
Je ne cherche pas non plus une nouvelle dépendance.
Je veux expérimenter.
Sentir de nouveau
Il y a quelque chose qui m’intrigue énormément aujourd’hui : le rapport aux sensations.
Pendant certaines périodes de ma vie, j’ai beaucoup utilisé des produits pour modifier mon état intérieur.
Alcool autrefois.
Médicaments plus récemment.
Aujourd’hui, j’explore presque le mouvement inverse.
Au lieu de chercher à diminuer ce que je ressens, j’essaie parfois de mieux le ressentir.
La respiration.
Une main posée sur le corps.
Une tension musculaire.
La chaleur.
Le relâchement.
La gêne.
Le plaisir.
L’émotion.
Je ne sais pas encore exactement où cela m’emmènera.
Mais j’ai l’impression qu’une partie importante de ma reconstruction passe par là :
réhabiter mon corps.
Le corps à 63 ans
Il y a évidemment une réalité.
J’ai 63 ans.
Mon corps ne ressemble plus exactement à celui que j’avais trente ans auparavant.
Je pourrais passer beaucoup de temps à établir la liste de ce qui fonctionne moins bien.
Ce serait assez facile.
Mais j’ai commencé à poser une autre question :
qu’est-ce que ce corps peut encore apprendre ?
Cette question change énormément de choses.
Elle transforme le vieillissement en territoire d’exploration.
Elle ne nie pas les difficultés.
Elle ne prétend pas que l’âge n’existe pas.
Elle demande simplement si la diminution de certaines capacités signifie nécessairement la diminution de la vie.
Je n’en suis pas convaincu.
Peut-être même que certains changements obligent à découvrir des choses que nous n’aurions jamais explorées autrement.
Moins de performance.
Davantage de sensations.
Moins de vitesse.
Plus d’attention.
Moins de conquête.
Plus de présence.
Je ne sais pas encore.
Mais j’ai envie de voir.
Ne plus seulement « tenir »
Je crois que c’est là que quelque chose a changé.
Pendant longtemps, l’objectif était parfois simplement de tenir.
Aujourd’hui, j’ai envie d’autre chose.
Je veux éprouver.
Apprendre.
M’étonner.
Rencontrer.
Me tromper.
Découvrir que certaines choses auxquelles je croyais sont fausses.
Découvrir peut-être aussi que certaines choses que je trouvais absurdes contiennent quelque chose d’intéressant.
Je veux retrouver le droit d’être débutant.
À 63 ans.
C’est probablement l’un des privilèges que j’apprécie le plus aujourd’hui.
Ne pas savoir.
La soif revient doucement
Une soif de vivre n’est pas forcément spectaculaire.
Ce n’est pas nécessairement partir faire ou refaire le tour du monde ou accomplir une liste de rêves avant qu’il soit trop tard.
Cela peut être beaucoup plus petit.
Avoir envie de lire un livre.
De recevoir un massage.
D’apprendre à masser.
D’aller à un stage.
De rencontrer quelqu’un.
De prendre un vélo.
De sentir son corps pendant une pratique.
De se demander pourquoi une main posée à un endroit précis apaise quelque chose.
De rire.
D’avoir du désir.
Ou simplement d’attendre demain avec un peu de curiosité.
Il y a deux ans, demain pouvait ressembler à quelque chose dont je ne voulais plus.
Aujourd’hui, je me surprends à penser :
qu’est-ce que je vais encore découvrir ?
Je crois que c’est cela, pour moi, retrouver la soif de vivre.
Pas avoir toutes les réponses.
Pas savoir où je vais.
Mais avoir de nouveau envie de voir ce qu’il y a un peu plus loin.