Je ne sais pas encore vraiment ce qu’est un massage tantrique.
J’en ai reçu quelques aperçus.
J’ai touché.
J’ai été touché.
J’ai entendu parler de présence, de lenteur, de conscience, d’intention — ou plutôt d’absence d’intention.
Et je me rends compte que quelque chose m’intrigue.
Ce n’est pas seulement le massage.
C’est ce qui peut se passer entre deux personnes lorsqu’une main se pose sur un corps et qu’elle ne cherche rien d’autre qu’à être là.
C’est peut-être cela que j’ai envie de comprendre aujourd’hui.
Le massage m’est assez familier. J’ai été massé de nombreuses fois, d’abord à cause de douleurs lombaires chroniques qui m’ont amené à côtoyer de nombreux kinésithérapeutes et ostéopathes.
Puis j’ai bénéficié de nombreux massages à une période où mon ancienne compagne se formait à différentes techniques de bien-être.
J’ai aussi massé mes partenaires, sans formation particulière, simplement par intuition et dans le cadre intime.
J’aimais — et j’aime toujours — toucher, caresser, sentir la peau, puis ce qu’il y a sous la peau : les muscles, les fibres, les tensions. Utiliser différents touchers.
Entre reproduire ce qui m’avait fait du bien et essayer de sentir ce que l’autre pouvait, ou souhaitait, recevoir.
Quand toucher voulait souvent dire aller quelque part
Je réalise que, pendant longtemps, le toucher n’était probablement pas neutre pour moi.
Lorsque je caressais une femme que je désirais, la caresse faisait souvent partie d’un mouvement.
Elle allait quelque part.
Vers davantage de proximité.
Vers le plaisir.
Vers la sexualité.
Peut-être vers la pénétration.
Il y avait une progression presque naturelle, apprise, attendue.
J’ai toujours apprécié la montée lente du désir et le massage pouvait en être une porte.
La caresse et le massage étaient parfois des étapes dans l’approche corporelle, dans cette tentative de rapprocher, puis de lier deux corps.
J’étais attentif au plaisir de l’autre. Mais lorsque le désir s’emballe, le rythme s’accélère et le plaisir prend alors plus facilement la direction de la jouissance, de l’orgasme.
Parfois vécu de manière unilatérale.
Ma connaissance du Tantra était alors théorique et succincte, même si je pouvais parfois donner l’impression de savoir ce que c’était.
Je ne porte pas de jugement sur cette manière de vivre.
Elle m’a donné du plaisir.
Elle m’a permis d’aimer.
Mais aujourd’hui, je me demande s’il n’existe pas autre chose.
« Masse lentement. En conscience. Sans intention. »
Cette question est devenue très concrète lors de mon premier stage de Tantra.
Une des structures consistait à masser une autre personne.
La consigne était assez simple :
masser lentement, en conscience, sans intention.
« Sans intention ».
Cette expression m’avait intrigué.
J’avais supposé qu’il s’agissait notamment de ne pas chercher à m’exciter.
Ne pas chercher à provoquer une érection.
Ne pas chercher à obtenir une pénétration.
Ne pas transformer le massage en prélude à autre chose.
C’est en tout cas ainsi que je comprenais la consigne à ce moment-là.
Cela paraissait assez clair.
Dans ma tête.
Dans mes mains, c’était déjà plus compliqué.
J’ai commencé par le dos, une partie du corps assez neutre pour moi.
Je cherchais à harmoniser mes gestes, à détendre. Je percevais certaines tensions, des muscles ou des tendons un peu raides.
Je ne me considérais pas comme particulièrement maladroit.
En revanche, j’étais troublé de pouvoir masser le corps nu d’une femme inconnue presque de la même manière que celui de ma compagne, avec laquelle le massage conduisait souvent à un échange de plaisir.
C’était là ma difficulté.
Où se trouvait la limite entre ce que je pouvais donner à une inconnue et ce que je donnais dans l’intimité à ma compagne ?
Déontologie ?
Fidélité ?
Tromper l’autre ?
Plaisir donné ?
Plaisir reçu ?
Telles étaient certaines des questions qui me traversaient pendant ce premier massage.
Le mental s’y mêlait et s’emmêlait.
Et mes mains finissaient presque par se poser des questions elles aussi.
Et puis la sensualité est arrivée
Je me suis rapidement rendu compte que la consigne « sans intention » ne supprimait pas la sensualité.
Un corps reste un corps.
Une peau reste une peau.
La proximité, la chaleur, l’odeur, la lenteur peuvent éveiller des sensations.
Et des pensées.
J’ai senti que je pouvais assez facilement bifurquer.
Me laisser entraîner vers le plaisir des sens.
Vers l’imaginaire érotique.
Peut-être même, si je suis honnête, profiter un peu de la situation.
Et c’est là que l’exercice est devenu beaucoup plus intéressant pour moi.
Il ne s’agissait pas de faire disparaître mon désir.
Il s’agissait peut-être de le voir.
De sentir qu’il était là.
Et de ne pas forcément lui obéir.
La sensualité était bien présente.
J’aime le corps des femmes.
J’aime le toucher.
J’aime toucher.
J’aime aussi faire plaisir et donner du plaisir.
Les mains posées sur un corps ne trichent pas vraiment, et mes propres frontières devenaient soudain beaucoup moins évidentes.
Mon mental m’aidait à me contenir… tout en me rendant compte que l’exercice semblait justement m’inviter à sortir du mental.
Gros dilemme.
Honorer plutôt que prendre
Un autre mot avait été utilisé : honorer.
Il fallait, en quelque sorte, honorer la personne massée.
Cette expression peut paraître grandiloquente.
Elle me paraissait probablement un peu étrange à l’époque.
Mais quelque chose m’a touché dans cette proposition.
Et puisque je massais une femme, il y avait aussi cette idée, telle que je la ressentais alors, d’honorer La Femme.
Je mets volontairement des majuscules.
Non pas pour transformer une femme réelle en déesse ou en symbole, mais parce que c’est ainsi que j’ai commencé à vivre l’exercice.
Ne plus seulement penser :
« Je suis en train de toucher une femme. »
Mais essayer de sentir :
« Une personne m’accorde suffisamment de confiance pour que je pose mes mains sur son corps. »
Cela change beaucoup de choses.
Aujourd’hui, le mot « honorer » prend pour moi plusieurs significations.
Respecter l’autre.
Prendre soin sans imaginer que le plaisir doit forcément se transformer en joute amoureuse.
Être présent, c’est-à-dire conscient d’être là, à cette place précise, sans comparaison avec une autre personne ou une autre situation.
Être attentif à l’autre, à son bien-être, à ses sensations, qu’elles soient agréables ou non.
Ne pas utiliser. Ne pas prendre davantage que ce qui est donné.
Je ne suis pas certain d’avoir encore les bons mots.
Mais je crois que c’est précisément ce que je veux continuer à explorer.
Toucher sans prendre
Cette idée de toucher sans prendre rejoint aussi ce que je commence à comprendre de la dimension sacrée du Tantra.
Peut-on toucher sans prendre ?
Je ne parle évidemment pas seulement de respect physique ou de consentement.
Cela devrait aller de soi.
Je parle de quelque chose de plus subtil.
Ne pas prendre une sensation.
Ne pas prendre une excitation.
Ne pas prendre la reconnaissance de l’autre.
Ne pas essayer d’être un « bon masseur ».
Ne pas chercher à provoquer une réaction qui me rassurerait sur ce que je suis en train de faire.
Simplement toucher.
Écouter avec les mains.
Cela m’intrigue beaucoup.
Et c’est là que cela devenait difficile.
Mon ego n’est pas insensible au plaisir d’une femme, même lorsqu’il ne s’agit que d’un plaisir de bien-être.
Je pouvais facilement interpréter un soupir de détente comme une chaleureuse invitation à continuer.
À aller un peu plus loin…
Là encore, mon mental ne savait plus où donner de la tête.
Est-ce autorisé ?
Est-ce recommandé ?
Dois-je avoir honte ?
Est-ce mal ?
Et si la personne n’avait pas réagi ?
Est-ce que je pourrais continuer à être présent sans me sentir en échec ?
Est-ce que je me dirais simplement :
« Je suis mauvais » ?
Mes mains peuvent-elles écouter ?
Je commence à aimer cette expression : écouter avec les mains.
Je ne sais pas encore très bien ce qu’elle signifie.
Mais je crois que je commence à le ressentir.
Lorsque je pose ma main, je peux décider immédiatement de ce que je vais faire.
Appuyer.
Glisser.
Effleurer.
Caresser.
Ou je peux peut-être attendre quelques secondes.
Sentir la température.
La respiration.
Une tension.
Un mouvement presque imperceptible.
La manière dont le corps reçoit ma main.
Je me souviens de cette première fois où j’espérais être bon.
Bon masseur.
Avec un toucher impeccable.
Capable de permettre à l’autre une merveilleuse détente.
Ma propre respiration chaotique, parfois presque en apnée, me ramenait rapidement à la réalité.
Il fallait peut-être que je commence par me détendre moi-même avant de prétendre détendre l’autre.
Mes mains pouvaient sentir une inspiration et fluidifier un geste.
Mais elles pouvaient aussi se mettre au service de mes pensées, de mon mental, qui leur donnait sans cesse de nouvelles directives.
Mon mental m’emmerdait parfois :
Fais pas ci. Fais pas ça !
Déstabilisation.
Est-ce cela, le Tantra ?
Douter ?
Se remettre en question ?
Se poser de nouvelles questions ?
Je ne le sais pas.
Mais je sais que j’ai passé une grande partie de ma vie à faire, décider, résoudre.
Et là, il s’agirait peut-être d’abord d’écouter.
Et recevoir ?
Il y a évidemment l’autre côté.
Recevoir un massage.
Cela pourrait sembler plus facile.
Après tout, il suffit de s’allonger.
Mais je commence à me demander si recevoir est réellement si simple pour moi.
Recevoir sans faire.
Sans rendre.
Sans essayer de guider.
Sans chercher à savoir ce que l’autre pense de mon corps.
Sans contrôler.
Simplement sentir.
Sans être raide comme un piquet, je ressentais pourtant des points de résistance dans mon corps.
Même si la pratique du yoga me permet de contrôler de longues et amples respirations, là, c’était une autre paire de manches.
Que va-t-elle me faire ?
Vais-je être excité ?
Bander ?
Me trouve-t-elle moche ?
Trop gros ?
Est-elle dégoûtée par moi ?
Par mon corps ?
C’est un véritable festival de mental auquel j’assiste.
Et il m’en dit long sur le chemin qu’il me reste à parcourir.
Cette question du recevoir me paraît particulièrement intéressante pour moi.
Voire autant que celle de masser.
Où commence l’érotisme ?
Il reste évidemment une question.
Une question que je n’ai aucune envie d’éviter.
Où se trouve la frontière entre le massage, la sensualité et l’érotisme ?
Je ne suis pas certain qu’elle soit toujours au même endroit.
Une main posée sur une épaule peut être profondément sensuelle.
Un corps presque nu peut parfois ne provoquer aucune excitation.
Une huile.
Une odeur.
Une respiration.
Une proximité.
Tout cela peut faire circuler du désir.
Alors que veut vraiment dire « sans intention sexuelle » ?
Est-ce ne rien ressentir ?
Cela me paraît peu réaliste.
Ou est-ce sentir ce qui se passe et conserver la liberté de ne pas le transformer immédiatement en action ?
Cette deuxième hypothèse me parle davantage aujourd’hui.
Mais elle n’était pas du tout évidente lors de ce premier massage.
Lors de cette première expérience, je raisonnais encore en termes de frontière.
J’avais peut-être « droit » à la sensualité avec une autre femme que ma compagne, mais la sexualité, elle, n’était pas « autorisée ».
Dans ma tête, la sensualité était essentiellement ce qui précédait la sexualité.
J’allais découvrir progressivement qu’elle pouvait exister pour elle-même.
Une manière de sentir.
De toucher.
D’être en relation.
Sans être obligatoirement le début de quelque chose d’autre.
À 63 ans, je n’aurais pas cru avoir encore autant à apprendre là-dessus !
Le consentement ne se résume pas à demander « oui ou non »
Plus je m’intéresse au toucher, plus la question du consentement devient importante.
J’ai découvert pendant les stages cette insistance sur le oui.
Le non.
Le choix.
Mais dans un massage, cela devient très concret.
Est-ce que je peux poser ma main ici ?
Est-ce que la pression convient ?
Est-ce que la personne ose réellement dire non ?
Est-ce qu’un oui donné au début reste valable vingt minutes plus tard ?
Est-ce que je suis capable d’entendre un changement ?
Je n’ai, en fait, pas demandé les premières fois.
De mon coté, je me suis laissé faire dans des pratiques peu confortables sans signaler cet inconfort.
Il n’a pas été facile pour moi d’émettre un refus
De poser mes propres limites.
Pas facile avec ce mental qui gigote, Ok, pas Ok.
Le consentement est un apprentissage avec plus de subtilités que je l’ai imaginé au début.
Vrai oui,
Vrai non
mais aussi :
Un (faux) oui, pour dire non
Un (faux) non, pour dire oui
Peut-être qu’apprendre à masser, c’est aussi apprendre cela.
Pourquoi ai-je envie d’aller plus loin ?
Je pourrais simplement considérer ces expériences comme de beaux souvenirs.
Mais quelque chose me pousse à continuer.
J’ai envie de comprendre.
J’ai envie de recevoir d’autres massages.
D’en donner.
De rencontrer des praticiens et des praticiennes qui ont des approches différentes.
Découvrir ce qui fait qu’un massage devient tantrique.
De comprendre ce qu’ils ont appris.
Ce qu’ils cherchent lorsqu’ils posent leurs mains sur quelqu’un.
J’ai également envie de voir comment on apprend réellement à masser.
Est-ce une technique ?
Une sensibilité ?
Une présence ?
Un travail sur soi ?
Probablement un peu de tout cela.
Je ne cherche pas à devenir masseur. Enfin, je ne crois pas.
Pour l’instant, je ne sais pas où cette exploration va me mener.
Je ne sais même pas si mon objectif est de devenir réellement masseur et ce que cela sous entend.
Peut-être que oui.
Peut-être que non.
Je sais simplement que le toucher est devenu pour moi un sujet beaucoup plus vaste que je ne l’imaginais.
Il parle du corps.
Du désir.
De la confiance.
De la lenteur.
Du consentement.
De la capacité à recevoir.
De la manière dont je rencontre une femme.
De la manière dont je rencontre un homme aussi.
Et finalement de la manière dont je rencontre quelqu’un.
Je pensais peut-être apprendre quelques gestes.
Je découvre que je vais probablement devoir apprendre beaucoup plus sur moi-même.
C’est sans doute pour cela que j’ai envie de continuer et de voir ce que je peux chercher chez les grands masseurs.
Poser mes mains.
Recevoir celles d’un autre.
Observer.
Comprendre.
Et voir ce qui se passe lorsque, pour une fois, je ne cherche pas forcément à aller quelque part.