Le mot est revenu plusieurs fois depuis que je m’intéresse au Tantra.
Sacré.
Sexualité sacrée.
Corps sacré.
Union sacrée.
Temple.
Rituel.
Honorer l’autre.
Au début, je dois reconnaître que tout cela me laissait un peu perplexe.
Le sacré, pour moi, se rattachait spontanément au domaine religieux.
Aux églises.
Aux cérémonies.
À quelque chose de solennel, peut-être même d’un peu éloigné de la vie ordinaire.
Et puis je me suis retrouvé dans des stages de Tantra. Dans une salle appelée le Temple. Devant des bougies.
Face à une autre personne.
Parfois nu.
Parfois les mains posées sur un corps.
Avec cette invitation qui revenait :
être présent.
Honorer.
Ne pas prendre.
Et j’ai commencé à me demander si le sacré dont il était question ici ne désignait pas quelque chose de beaucoup plus simple.
Ou, en tout cas, de beaucoup plus concret.
Pourtant, c’est avec Pascale que j’avais vécu, sans le savoir encore, ce que j’appellerais plus tard un premier moment sacré.
Nous nous connaissions depuis quelques jours lorsqu’elle m’a proposé un contact corporel :
« Pour faire connaissance. Pour voir comment nos corps communiquent entre eux. »
J’étais intrigué. Très intrigué même. Mais la proposition était claire et je pouvais l’accepter ou non. J’ai dit oui.
Elle m’a proposé que nous nous installions ensemble sur un matelas, en position de cuillère. Habillés. Sans bouger. Simplement l’un contre l’autre. Je l’avais dans mes bras. Mon visage était proche de son cou. Et nous respirions.
Je ne connaissais pas encore vraiment ce vocabulaire, mais il y avait déjà là quelque chose que je retrouverais ensuite dans les stages de Tantra :
un cadre précis, une proposition, ce que l’on appelle une structure.
Pour moi, cela ressemblait presque à un test.
Allais-je être capable de rester là sans chercher à faire quelque chose ?
J’avais compris que nous pouvions être très proches physiquement sans avoir besoin de faire quoi que ce soit.
Pas caresser.
Pas chercher à exciter.
Pas aller plus loin.
Simplement rester là.
Respirer. Et peu à peu respirer ensemble.
Nous sommes restés ainsi longtemps.
Peut-être une heure.
Habillés.
L’un contre l’autre.
Presque immobiles.
Seulement quelques micro-mouvements de nos corps accompagnant nos respirations, qui semblaient progressivement se synchroniser.
Il y avait de l’intimité.
Beaucoup.
Mais aussi du respect.
Du calme.
Une sorte de méditation à deux.
J’étais fortement impressionné.
Une partie de moi avait même l’impression de passer une épreuve. Pourtant, personne ne me demandait de réussir quoi que ce soit.
Il fallait seulement être là.
C’est beaucoup plus tard que j’ai repensé à cette expérience en comprenant quelque chose :
peut-être avais-je déjà rencontré le sacré sans savoir encore le nommer.
Quand j’entends « sacré », qu’est-ce que j’entends vraiment ?
C’est probablement la première question à poser.
Parce que le mot peut vouloir dire beaucoup de choses.
Quelque chose de religieux.
Quelque chose qui appartient à Dieu.
Quelque chose d’intouchable.
Quelque chose que l’on respecte profondément.
Ou simplement quelque chose auquel on décide d’accorder une valeur particulière.
C’est cette dernière idée qui commence à me parler.
Et si rendre quelque chose sacré consistait d’abord à cesser de le traiter comme quelque chose d’ordinaire ou d’utilitaire ?
Un corps, par exemple.
Je peux voir un corps.
Le trouver beau.
Désirable.
Vieillissant.
Trop gros.
Excitant.
Pas assez excitant.
Je peux immédiatement le comparer.
Le classer.
Le vouloir.
Ou ne pas le vouloir.
Mais je peux peut-être aussi essayer, pendant un instant, de le considérer comme le corps d’un être vivant qui mérite toute mon attention.
Cela change déjà beaucoup de choses.
Mon premier « temple » n’en portait pas le nom
La première fois que Pascale m’a invité à dîner chez elle, je m’étais dit que notre relation prenait une dimension plus intime.
Au cours du repas, elle m’a proposé que nous nous massions.
Donner. Puis recevoir.
À ce moment-là, ma compréhension du massage était assez simple. Dans une relation entre un homme et une femme, le massage pouvait être agréable, sensuel, tendre…
mais il constituait assez naturellement pour moi un préliminaire à la relation sexuelle.
Je connaissais ce chemin.
Massage.
Caresses.
Désir.
Excitation.
Et la suite.
Pascale m’a simplement dit qu’elle allait préparer la chambre d’amis.
Je ne savais pas vraiment ce qu’il y avait à préparer.
Un lit ?
Quelques serviettes ?
De l’huile ?
Quand je suis entré dans la pièce, j’ai découvert autre chose.
Elle avait disposé un matelas au sol.
Des bougies.
De l’encens.
Une musique douce.
La lumière avait changé.
L’atmosphère aussi.
Pascale portait un paréo et m’a proposé d’en mettre un également.
Je me souviens avoir été surpris.
Pourquoi tout ce cérémonial pour un massage ?
Ce n’était pourtant qu’une chambre.
Quelques minutes auparavant, elle aurait pu servir à dormir, déposer une valise ou ranger quelques affaires. Et soudain elle semblait destinée à autre chose.
Il y avait une ambiance particulière.
Presque solennelle.
Comme si nous avions décidé que ce qui allait s’y passer méritait davantage d’attention.
Je ne pensais pas encore au mot « Temple ». Mais avec le recul, je crois que j’en découvrais déjà quelque chose.
Pas parce qu’il y avait des bougies.
Pas parce qu’il y avait de l’encens.
Pas même parce que nous portions des paréos.
Mais parce que tous ces petits gestes marquaient un passage.
Nous quittions, pendant un moment, le quotidien.
Nous n’allions pas simplement « faire un massage ».
Nous prenions le temps d’entrer dans une expérience.
Créer un espace différent pour essayer d’y être présent autrement.
Le « Temple » de La Manaska
Lors de mon premier stage à La Manaska, il y avait justement un lieu appelé le Temple.
Il fallait monter un grand escalier extérieur pour y accéder.
Sous les toits.
Et à l’intérieur, immédiatement, une autre ambiance.
Un tapis rond au centre.
Une statuette.
Une bougie.
Des fleurs.
De l’encens.
Des tentures aux murs.
Des références à différents univers spirituels.
Om.
Chakras.
Ganesh.
Bouddha.
Shiva.
Shakti.
Et même une sculpture évoquant un sexe en érection.
Dès l’entrée, je savais que je n’étais plus dans une salle ordinaire.
Je ne suis pas certain que la décoration rende un lieu sacré.
Une bougie reste une bougie.
Un tissu reste un tissu.
Et appeler une pièce « Temple » ne suffit probablement pas à la transformer. Mais le cadre produisait quelque chose.
Je faisais davantage attention.
À mon corps.
À ma manière d’entrer.
Aux autres.
À ce qui allait se passer.
Je retrouvais finalement, sous une forme beaucoup plus explicite, quelque chose que j’avais déjà expérimenté dans cette chambre d’amis : une rupture avec le quotidien.
Peut-être que le rituel commence ainsi :
créer une rupture avec l’automatisme.
Le rituel : de la décoration ou une manière de devenir présent ?
Je me méfie un peu des rituels lorsqu’ils deviennent mécaniques.
Faire quelque chose parce qu’il « faut » le faire.
Allumer une bougie.
S’incliner.
Respirer trois fois.
Dire quelques paroles.
Et considérer ensuite que l’expérience est devenue spirituelle.
Ce serait un peu facile. Mais j’en découvre aussi l’intérêt.
Un rituel peut m’aider à m’arrêter. À marquer un passage.
Avant un massage, par exemple.
Je peux simplement commencer à masser.
Ou je peux prendre quelques instants.
Respirer.
Regarder l’autre.
Me recentrer.
Écouter ce qu’il ou elle souhaite.
Me rappeler que ce corps ne m’appartient pas.
Et seulement ensuite poser les mains.
Objectivement, quelques minutes seulement se sont écoulées.
Mais intérieurement, je ne commence plus tout à fait le même massage.
Le rituel interrompait quelque chose de très quotidien chez moi : faire sans vraiment avoir conscience que je fais.
Honorer : un mot que je ne comprenais pas vraiment
Dans les stages, j’ai également rencontré ce verbe :
honorer.
Honorer l’autre.
Honorer le corps.
Honorer la femme.
Honorer l’homme.
Là encore, le mot est grand.
Et je ne savais pas vraiment ce que j’étais censé en faire.
Lors d’une structure de massage, je me souviens avoir été invité à toucher lentement, en conscience, sans intention.
Devant moi, il y avait le corps nu d’une femme.
Et mon vieux fonctionnement savait très bien quoi faire de cette situation.
Sensualité.
Plaisir.
Désir.
Peut-être excitation.
Peut-être envie d’aller plus loin.
Et pourtant la proposition était différente.
Ne pas utiliser ce corps pour aller vers quelque chose.
Être là.
Toucher.
Sentir.
Et essayer d’honorer.
Lors de mes premières fois, un léger trouble s’installait :
c’était ça, le Tantra ?
Se retrouver nu.
Face à une personne nue.
Se voir proposer de la masser.
Comme avec ma compagne, lors d’un moment intime ?
Que veut dire honorer ?
Ne pas embrasser ?
Ne pas désirer ?
Ne pas pénétrer ?
Et si le désir apparaît, qu’est-ce que j’en fais ?
Aujourd’hui, j’interprète ce mot plus simplement. Honorer quelqu’un ne signifie pas le mettre sur un piédestal. Ce n’est pas le considérer comme parfait.
Cela pourrait être :
le traiter, pendant ce moment, comme quelqu’un qui ne doit pas devenir un moyen au service de mon désir.
Cette définition me parle beaucoup plus.
Le sacré change peut-être d’abord mon intention
Je commence alors à comprendre ce que le mot « sacré » pourrait changer.
Pas nécessairement le geste.
Mais l’intention avec laquelle je le fais.
Une main posée sur une épaule reste une main posée sur une épaule.
Un regard reste un regard.
Un massage reste un massage.
Mais je peux poser cette main pour obtenir une réaction.
Pour séduire.
Pour montrer que je sais masser.
Pour faire monter du plaisir.
Ou simplement parce que je suis totalement présent à ce contact.
Le geste peut sembler identique de l’extérieur. L’expérience intérieure ne l’est peut-être pas.
Cela rejoint quelque chose que je découvre régulièrement :
faire moins ne signifie pas nécessairement ressentir moins.
Parfois même, c’est l’inverse.
Je commence peut-être à comprendre ce que Pascale cherchait à me faire expérimenter.
Sacré ne veut pas dire asexué
C’est important pour moi.
Parce que l’idée de « sacré » pourrait facilement devenir une nouvelle manière de se méfier du désir.
Comme si une rencontre devenait sacrée à condition de ne surtout pas être sexuelle.
Je ne crois pas que ce soit ce que je cherche.
Un corps peut me plaire.
Une femme peut m’attirer.
Un toucher peut m’exciter.
Une érection peut apparaître.
Une expérience peut être profondément sensuelle.
Le sacré ne ferait pas disparaître tout cela.
Peut-être qu’il m’invite plutôt à ne pas être entièrement conduit par cela.
Je peux sentir mon désir.
Sans immédiatement lui donner la direction de la rencontre.
Lors de ce premier massage avec Pascale, le désir est apparu. Une érection aussi.
Mon ancien scénario aurait facilement pu s’enclencher :
désir → excitation → sexualité → suite.
Mais Pascale n’a pas alimenté ce mouvement. Son toucher est resté plus global. Moins concentré sur les zones où mon excitation se manifestait.
Et j’ai commencé à sentir quelque chose que je connaissais peu :
le désir pouvait être là sans devoir immédiatement conduire quelque part.
L’excitation ne disparaissait pas forcément. Elle semblait simplement se diffuser davantage dans l’ensemble du corps.
Lorsque ce fut à moi de masser Pascale, elle m’a à son tour invité à ralentir mon élan.
« Sois. Ne fais pas. Sois. »
C’est une nuance que je découvre tardivement.
Mais elle ouvre beaucoup de possibilités.
Le consentement fait-il partie du sacré ?
Pour moi, de plus en plus, la réponse est oui.
Je pourrais décorer un Temple.
Mettre de la musique.
Parler d’énergie.
De Shiva.
De Shakti.
D’amour.
D’adoration.
Mais si je ne respecte pas réellement le non de l’autre, je ne vois plus très bien ce qu’il reste de sacré.
Le corps de l’autre reste le sien.
Toujours.
Le sacré ne donne aucun droit supplémentaire.
Il devrait peut-être même produire l’inverse :
davantage d’attention.
Est-ce que l’autre a envie ?
Est-ce encore oui ?
Puis-je toucher ici ?
Dois-je ralentir ?
Dois-je m’arrêter ?
Je commence à penser que respecter une limite est peut-être une manière très concrète d’honorer quelqu’un.
Beaucoup plus concrète, en tout cas, que de lui dire qu’il ou elle est une déesse ou un dieu.
Le corps devient-il un temple ?
Voilà encore une expression que j’ai rencontrée.
Le corps comme temple.
Je peux trouver cela très beau. Et un peu facile.
À 63 ans, mon corps n’a rien d’un monument idéal. Il vieillit. Il porte son histoire.
Des douleurs.
Des marques.
Des limites.
Un ventre que je ne regarde pas toujours avec bienveillance.
Un sexe qui a lui aussi décidé de ne plus toujours suivre exactement le programme prévu.
Alors que voudrait dire considérer ce corps comme un temple ?
Certainement pas prétendre qu’il est parfait.
Peut-être simplement arrêter de le traiter uniquement comme une machine que j’évalue selon ses performances.
J’ai commencé par prendre conscience d’une chose très simple : ce corps est le seul qui va m’accompagner jusqu’au bout.
C’est avec lui que je marche.
Que je respire.
Que je touche.
Que j’aime.
Que je ressens.
Moi qui l’ai parfois malmené.
Moi qui ne lui ai pas toujours donné sa place.
Peut-être que le considérer comme un temple commence simplement là :
arrêter de le traiter comme un outil dont j’exige qu’il fonctionne.
L’écouter.
Le respecter.
En prendre soin.
Accepter ses réactions.
Accepter aussi parfois qu’il dise non.
Ce serait déjà beaucoup.
Et ce thème mérite probablement à lui seul un autre article.
La différence entre rendre quelque chose sacré et le sacraliser
Je crois aussi qu’il y a un piège.
Sacraliser.
Donner tellement d’importance à une pratique, à un enseignant, à un massage ou à une relation que je cesse de la regarder avec discernement.
Parce que c’est « tantrique ».
Parce que c’est « sacré ».
Parce que l’animateur sait.
Parce que l’énergie circule.
Parce que la structure aurait forcément quelque chose à m’apprendre.
Cela ne m’intéresse pas.
Le sacré ne devrait pas m’obliger à suspendre mon esprit critique.
Au contraire.
Une expérience peut être intense et ne pas me convenir.
Un enseignant peut employer un vocabulaire magnifique et se tromper.
Une pratique peut être intéressante pour quelqu’un et mauvaise pour moi ce jour-là.
Je veux garder cette liberté.
Respecter le sacré sans sacraliser celui qui en parle.
Cette différence commence à me paraître importante.
Est-ce encore du sacré lorsqu’il n’y a ni Temple ni stage ?
C’est peut-être la question qui m’intéresse le plus aujourd’hui.
Parce que je peux comprendre qu’un stage crée un environnement particulier.
Musique.
Silence.
Rituels.
Présence du groupe.
Animateurs.
Temps réservé.
Mais après ? Lorsque je rentre chez moi ? Est-ce que le sacré disparaît ?
Ou peut-il exister dans une chose beaucoup plus ordinaire ?
Regarder Pascale réellement lorsqu’elle me parle.
Masser sans regarder l’heure.
Marcher dans la forêt.
Boire mon café en étant là.
Poser une main sur quelqu’un sans vouloir immédiatement autre chose.
Quand je suis calme et reposé, il m’arrive parfois de sentir quelque chose de très simple.
Je suis là.
Je marche.
Je regarde.
J’écoute.
Et pendant quelques instants, je ne cherche rien d’autre.
Ce que je fais et ce que je suis semblent alors beaucoup moins séparés.
Peut-être que je touche là, très légèrement, à quelque chose du sacré.
Pas à quelque chose d’extraordinaire.
Au contraire.
À une présence plus entière à quelque chose de tout à fait ordinaire.
Si le sacré n’existe que dans le Temple, il risque de devenir une parenthèse.
Ce qui m’intéresse davantage serait de pouvoir ramener quelque chose de cette qualité dans la vie ordinaire.
Alors, qu’est-ce qui devient sacré ?
Je ne sais pas encore donner une définition définitive du sacré dans le Tantra. Et je ne suis pas certain d’en avoir besoin.
Pour le moment, je le comprends plutôt comme une manière de regarder.
De ralentir.
De faire attention.
De reconnaître que quelque chose — un corps, un geste, un regard, une relation, un instant — mérite que je cesse pendant un moment de le traiter distraitement.
Le sacré ne serait alors pas forcément quelque chose qui vient d’ailleurs.
Il serait peut-être la qualité d’attention que je décide d’accorder à ce qui est déjà là.
Cela ne transforme pas magiquement un massage.
Cela ne rend pas une sexualité supérieure à une autre.
Cela ne fait pas de moi quelqu’un de plus spirituel.
Mais cela peut changer une chose essentielle :
ma manière d’être présent à ce que je suis en train de vivre.
Ce que le sacré change vraiment pour moi
Je suis arrivé dans le Tantra avec beaucoup de questions.
La sexualité.
Le massage.
La nudité.
Le désir.
Le corps.
Je découvre progressivement que d’autres mots sont venus se glisser dans cette exploration.
Présence.
Attention.
Respect.
Rituel.
Consentement.
Et maintenant :
sacré.
Je ne sais pas si je deviendrai un jour très à l’aise avec le vocabulaire spirituel. Ce n’est peut-être pas nécessaire.
Mais si le sacré signifie :
prendre le temps ;
être vraiment là ;
ne pas utiliser l’autre ;
respecter son corps ;
respecter le mien ;
et reconnaître parfois qu’un moment mérite toute mon attention…
alors je commence peut-être à comprendre pourquoi ce mot revient autant dans le Tantra que je découvre.
Et surtout :
je commence à comprendre ce qu’il pourrait changer dans ma manière de vivre.