Le désir masculin après 60 ans : peut-on sortir de la performance ?

À 63 ans, mon désir n’a pas disparu.

Il est là.

Présent.
Parfois plus discret.
Parfois simple.
Parfois compliqué.

Mais j’ai bien compris qu’il ne fonctionne plus exactement comme avant.

Ou peut-être est-ce moi qui n’ai plus envie de le vivre exactement comme avant.

Pendant longtemps, j’ai facilement associé sexualité, désir et performance.

Avoir envie.
Être excité.
Bander.
Faire l’amour.
Donner du plaisir.
Avoir un orgasme.

Permettre à l’autre d’en avoir un.

Tenir suffisamment longtemps.

Et, quelque part derrière tout cela, cette idée assez masculine :

être à la hauteur.

Aujourd’hui, je commence à me demander si mon âge ne m’offre pas une occasion inattendue :

sortir progressivement de cette obligation de performance pour découvrir autre chose.

Je me faisais une certaine idée du bon amant :
Puissant, avec une belle érection.
Attentionné, capable de conduire ma partenaire vers l’orgasme.
Résistant, si le temps nécessaire l’exigeait.

Aujourd’hui, je vois à quel point cette image du “bon amant” était étroite.

Être performant sans même savoir que je cherchais à l’être

Je ne me suis pas réveillé un matin en décidant :
« Je vais être performant sexuellement. »

C’était beaucoup plus diffus.

Il y avait des choses que j’avais apprises.
Des choses que j’avais vues.
Des choses racontées entre hommes.
Des expériences réussies ou ratées.

Et puis certainement une idée de ce qu’un homme devait être dans une relation sexuelle.

Être capable.
Être désirant.
Avoir une érection.
La maintenir.
Savoir quoi faire.
Faire jouir.
Ne pas être trop rapide.
Ne pas être trop lent.
Ne pas montrer trop d’hésitation.

Cela commence à faire beaucoup de choses à réussir pour un moment qui est censé être consacré au plaisir.

Ai-je déjà surveillé tellement le plaisir de l’autre que je n’étais plus vraiment dans le mien ?

J’aimais donner du plaisir aux femmes avec lesquelles je partageais mon intimité. Il y avait du partage, de la communion, de l’attention.

Mais il y avait aussi autre chose : je me sentais presque chargé de leur offrir l’orgasme. Comme si c’était une manière de les honorer — et peut-être aussi de prouver que j’étais un bon amant.

Et là, mon mental entrait dans la pièce.
Respire.
Pas trop vite.
Vérifie.
Ne prends pas ta récompense trop vite.

Avec le recul, je me demande parfois combien de fois j’ai réellement fait l’amour…
et combien de fois j’ai essayé de bien faire l’amour.

La nuance me paraît aujourd’hui importante.

Quand le corps ne répond plus exactement sur commande

Vieillir apporte quelques informations.

Mon corps se charge de me les transmettre.

Il peut encore avoir du désir sans forcément répondre immédiatement.
L’excitation peut prendre plus de temps.

Une érection peut venir.
Puis repartir.
Puis revenir.

La fatigue peut intervenir.
Le stress aussi.

Mon mental, évidemment, adore participer.

Je serais bien incapable aujourd’hui de démêler ce qui relevait de l’âge, du stress, de la fatigue, du désir ou du mental.

Mais avec le temps, malgré de forts et bons moments d’intimité partagés, mon sexe ne répondait plus en petit soldat à mes désirs et se faisait attendre, se rendait moins disponible, moins dur. Devais-je m’en inquiéter ? Oui, un peu.

Entre le déni et l’injonction à continuer de satisfaire, j’ai commencé à me poser des questions.

Plus j’y pense, plus je la surveille.
Plus je la surveille, moins je suis dans mes sensations.

Et bientôt je ne fais plus l’amour.

Je vérifie le fonctionnement de mon pénis.

Cela pourrait presque être drôle si, sur le moment, cela ne prenait pas parfois autant de place.

Une érection est-elle vraiment la mesure du désir ?

C’est une question que je me pose aujourd’hui.

Pendant longtemps, les deux choses me semblaient presque synonymes.

J’ai une érection : j’ai du désir.
Je n’en ai pas : quelque chose ne fonctionne pas.

Mais est-ce vraiment aussi simple ?

Je peux avoir envie d’une femme.
Avoir envie de sa peau.
De son odeur.
De son contact.

Avoir envie de l’embrasser.
De la regarder.
De la caresser.
D’être contre elle.

Et mon sexe peut avoir son propre rythme.

Cette découverte pourrait sembler évidente.
Elle ne l’a pas toujours été pour moi.

Je crois que j’ai été décontenancé la première fois.
J’ai cherché à me justifier.
« Ce n’est pas de ma faute. »
Je suis fatigué.

Voire à chercher la cause du côté de ma compagne.
Elle ceci.
Elle cela.

Il m’était probablement plus facile de chercher une explication que d’accepter simplement que mon corps puisse avoir son propre rythme.

mon désir est plus vaste que mon érection.

La pénétration comme destination

Je me rends compte aussi que j’ai longtemps vécu la relation sexuelle comme une sorte de chemin.

Les regards.
Les baisers.
Les caresses.
Le massage parfois.

Puis l’excitation augmente.

Les corps se rapprochent.

Et naturellement — presque obligatoirement — vient la pénétration.

Comme une destination.

Tout ce qui précède devient alors facilement des « préliminaires ».
Ce mot dit déjà beaucoup.
Ce qui vient avant.
Ce qui prépare à la vraie chose.

Mais pourquoi la « vraie chose » serait-elle nécessairement la pénétration ?

Les scènes d’amour que j’ai vues au cinéma n’ont certainement pas arrangé les choses. Souvent rapides, torrides, orientées vers la pénétration, elles ont probablement nourri chez moi l’idée que l’excitation devait naturellement conduire là.
Et j’ai longtemps vécu cette pulsion presque comme une évidence.

J’ai découvert plus récemment une expérience qui m’aurait probablement semblé étrange auparavant :

on peut aimer sans forcément se pénétrer.

Cette phrase est simple.

Mais elle déplace beaucoup de choses.

Si l’orgasme n’est plus le but

Il y a une autre destination habituelle.

L’orgasme.

Le mien.
Celui de l’autre.
Idéalement les deux.

Et idéalement suffisamment intenses pour pouvoir considérer que tout s’est bien passé.

Je caricature à peine. J’ai souvent ressenti une gène devant l’insatisfaction de mes partenaires. J’étais conscient du cadeau qu’elles pouvaient me faire en acceptant de ne pas jouir.
Elles témoignaient d’un plaisir, quand même.

Certaines fois, je pressentais même une simulation. Et, pour être honnête, il m’arrivait de ne pas chercher plus loin.
Cette simulation arrangeait probablement tout le monde sur le moment. Elle protégeait aussi mon sentiment d’avoir “réussi”.

Je ne veux pas devenir hypocrite.

J’aime l’orgasme.
Je n’ai aucune raison de vouloir m’en débarrasser.

Mais je commence à me demander s’il doit forcément devenir la preuve qu’une rencontre sexuelle a réussi.

Une heure de caresses, de respiration, de proximité, de plaisir et de tendresse sans orgasme serait-elle un échec ?

Écrit ainsi, cela paraît absurde.

Et pourtant, je ne suis pas certain d’avoir toujours vécu les choses de cette manière.

Faire plaisir… ou réussir à faire plaisir ?

Il y a aussi quelque chose de très valorisant à donner du plaisir.

Voir une femme se laisser aller.
L’entendre respirer différemment.
Sentir son corps réagir.
La voir jouir.

Cela peut être merveilleux.

Mais là encore, mon ego peut facilement se glisser dans la pièce.

« C’est moi qui lui fais cela. »

Mais est-ce vraiment “moi” qui produis ce plaisir ? Est-ce ma présence ? Certaines connaissances ? Une manière de toucher que j’ai apprise avec cette femme-là ?
Et puis chaque femme est différente. Chaque moment aussi.

Je me suis surpris à « utiliser » certaines « techniques », certaines « méthodes » pour faire monter l’orgasme chez l’autre.
À quel moment le désir de donner du plaisir devient-il, chez moi, le besoin de réussir quelque chose ?

Je commence à découvrir une différence entre :

donner du plaisir
et
vouloir réussir à donner du plaisir.

Dans le premier cas, je peux être avec l’autre.

Dans le second, je risque de devenir spectateur de mes propres performances.

Et si je ralentissais vraiment ?

Le massage tantrique m’a confronté à cette consigne :
lentement.

Cela paraît simple.

Mais ralentir véritablement modifie beaucoup de choses.

Si je ralentis, je sens davantage.
Je peux entendre la respiration de l’autre.
Je peux sentir mon propre corps.
Je peux rester plus longtemps sur une caresse.
Je peux cesser de chercher immédiatement ce qui vient après.

Et cela peut être extrêmement sensuel.

Attention ! Il y a là aussi un apprentissage. Je n’ai pas connu l’extase le premier jour, la première fois.
Puis, à un moment, lorsque les injonctions du mental diminuent et que les sensations prennent davantage de place, quelque chose change.

Par le regard, tout d’abord.
Direct, franc, sincère.

Par la qualité du toucher, ensuite.
Sans intention, juste posé, ressenti.

Par la sensation d’un temps qui s’immobilise.

L’oubli qu’il « faut » avoir un orgasme vient un peu plus longtemps après.
Tellement je suis formaté.
Mais ce que je peux témoigner, c’est que cela arrive.

Peut-être qu’une partie du changement qui m’intéresse aujourd’hui tient là :

ne plus confondre intensité et vitesse.

Mon désir peut-il devenir plus sensuel ?

Pendant longtemps, sensualité et sexualité formaient presque pour moi une continuité.

La sensualité menait à la sexualité.

Aujourd’hui, je commence à considérer la sensualité autrement.
Comme quelque chose qui peut exister pour elle-même.

Une odeur.
Une peau.
Un regard.
Une main.

Un corps contre un autre.
Une respiration.
Un massage.

Le plaisir d’être proche.

Sans qu’il soit nécessaire de transformer tout cela en rapport sexuel.

La première fois que j’en ai pris conscience fut presque brutale :
« Au lieu de faire, sois »,
m’a dit Pascale.

La phrase m’a arrêté net. J’étais encore dans le faire.
Faire plaisir.
Faire monter le désir.
Faire l’amour.

Et elle m’invitait simplement à être là.
« Ne fais pas. Vis-le. »

Je commençais à comprendre que ma sexualité était encore très construite autour de ce qu’il fallait provoquer, obtenir ou accomplir.

Je ne crois pas que cela rende mon désir moins masculin.

Peut-être simplement plus large.

Et ma masculinité dans tout cela ?

C’est peut-être là que la question devient plus délicate.

Qu’est-ce que je crois encore devoir prouver parce que je suis un homme ?

Ma puissance ?
Mon désir ?
Mon endurance ?

Ma capacité à satisfaire une femme ?
Mon assurance ?

Quand je remonte à mon adolescence, je comprends aussi d’où viennent certaines de ces représentations.

À quinze ans, mon « éducation sexuelle » se faisait en grande partie seul. Me masturber devant les photos de Lui. Écouter les conseils approximatifs des copains.
J’ai même entendu qu’il fallait faire boire une fille pour qu’elle « se lâche » davantage. Puis l’exciter suffisamment et passer à la pénétration.

Écrit aujourd’hui, cela me heurte.

Mais c’était aussi une partie des messages auxquels j’étais exposé : très peu de consentement, très peu de parole, beaucoup de performance et une sexualité pensée essentiellement depuis le désir masculin.

Je ne veux pas faire le procès de toute une génération.
Mais je peux regarder ce que j’ai appris.

Et décider aujourd’hui ce que je ne veux plus transporter.

Être moins performant et peut-être plus présent

Voilà peut-être ce que je cherche.

Pas une sexualité diminuée.

Pas une sexualité devenue uniquement tendre ou sage.

Je n’ai aucune envie de devenir sage à ce point.

Je veux encore du désir.
De l’excitation.
De la sensualité.
Du plaisir.

De la folie aussi.

Mais peut-être avec moins d’obligation.
Moins de contrôle.
Moins de surveillance.
Moins de choses à prouver.

Et davantage de présence.

Aujourd’hui, ce qui rend une rencontre sexuelle belle, pour moi, tient d’abord à l’intimité entre deux personnes présentes à ce qu’elles vivent. Pas seulement deux corps entraînés par leur pulsion.
Même si la pulsion peut être délicieuse elle aussi.

Qu’est-ce qui compterait vraiment maintenant ?

La confiance assurément, la lenteur aussi.
La parole, le rire et la tendresse.

Ce qui m’émeut aussi, c’est le partage de la sensibilité,
La possibilité de s’abandonner.
De confier un peu de son corps.
Et parfois de laisser le mental se calmer.

Je commence à imaginer que ma sexualité, en mûrissant, ne consiste peut-être pas à faire moins.
Elle pourrait au contraire m’offrir davantage de possibilités.

Pénétrer ou ne pas pénétrer.
Avoir un orgasme ou pas.
Donner.
Recevoir.

Être actif.
Se laisser faire.

Être tendre.
Être puissant.

Ralentir.
Se laisser emporter.

Tout cela pourrait appartenir à la même sexualité.

À 63 ans, réapprendre le désir

Je pensais probablement qu’à mon âge, je saurais à peu près comment fonctionne la sexualité.

Après tout, j’ai quelques années d’expérience.

Et pourtant, depuis quelque temps, j’ai surtout l’impression d’ouvrir de nouvelles portes.

Le Tantra.
Le massage.
La lenteur.
Le toucher sans intention.
Le fait de recevoir.

La possibilité de ressentir une excitation sans être obligé d’en faire quelque chose.

Je ne sais pas encore exactement où tout cela va me conduire.

Mais une chose m’amuse.

À 63 ans, au moment où je pourrais commencer à croire que je connais à peu près le sujet…

je découvre que j’ai encore beaucoup à apprendre sur mon propre désir.

Et finalement, cela me paraît plutôt être une bonne nouvelle.