Le jour où l’érection n’a plus été une évidence

Vieillir sexuellement — EPISODE 1

Pendant longtemps, je n’ai pas pensé à mes érections.

Elles étaient là.

Cela peut paraître étrange de l’écrire ainsi, mais je crois que beaucoup d’hommes comprendront ce que je veux dire. Quand le corps fonctionne, on ne s’interroge pas sur son fonctionnement. L’érection accompagne le désir, presque naturellement. On rencontre une femme, on la désire, on s’excite, le sexe devient dur.

Cela fait partie de soi.

On ne se demande pas vraiment pourquoi.

Et puis, un jour, quelque chose change.

Pas nécessairement une panne spectaculaire. Pas un avant et un après clairement identifiables. Plutôt une série de petits signes.

Une érection qui vient moins vite.
Une autre qui n’est pas aussi ferme.
Une excitation bien présente dans la tête, mais un sexe qui semble prendre davantage son temps.

Une érection qui retombe parce qu’on s’est interrompu quelques minutes.

Une pénétration qui demande plus de concentration ou de stimulation qu’autrefois.

Et puis une fois où cela ne fonctionne pas vraiment.
Ce n’est encore presque rien.

Pourtant, quelque chose vient de se produire.

Quand on commence à regarder son érection

Vers le milieu de la quarantaine, j’ai commencé à comprendre que ce qui avait été jusque-là une évidence ne le serait peut-être plus toujours.

Je pouvais toujours avoir des érections.
Je pouvais toujours avoir des rapports sexuels.

Le désir était là.
Le plaisir aussi.

Mais une petite incertitude venait de faire son apparition.

Et avec elle une question que je ne m’étais pratiquement jamais posée auparavant :

« Est-ce que ça va marcher ? »

Cette question semble anodine.

Elle ne l’est pas.

Parce qu’à partir du moment où elle apparaît, une partie de l’attention quitte la femme, les sensations, le désir, pour venir se poser sur son propre sexe.

On commence à vérifier.

Est-ce que je bande suffisamment ?
Est-ce que ça va continuer ?
Est-ce qu’elle s’en aperçoit ?
Est-ce que je vais pouvoir la pénétrer ?
Et si ça retombe ?

Sans vraiment m’en rendre compte, j’étais passé du corps qui fait à l’homme qui regarde son corps faire.

C’est peut-être là que commence véritablement le trouble érectile sur le plan psychologique.

Pas nécessairement au moment où l’érection devient impossible.

Mais au moment où elle cesse d’être une certitude.

La première fois avec un comprimé

Puis est arrivé le Viagra.

Plus exactement le sildénafil, sa molécule.

La médecine apportait une réponse finalement assez simple à quelque chose qui commençait à devenir compliqué dans ma tête.

Un comprimé avant une relation sexuelle et, dans de bonnes conditions, l’érection redevenait beaucoup plus facile.

Le soulagement a été réel.
Parce que le médicament ne ramenait pas seulement une meilleure rigidité.
Il ramenait quelque chose de tout aussi important :

la confiance.

Je pouvais à nouveau entrer dans une relation sexuelle en pensant davantage au plaisir qu’à la possibilité d’une panne.

D’une certaine manière, le médicament faisait disparaître la question.

« Est-ce que ça va marcher ? »

Probablement oui.

Et cette sécurité était précieuse.

Mais elle avait un prix qui n’était pas seulement celui de la boîte de comprimés.

Pour la première fois, ma sexualité avait besoin d’une aide extérieure.

« Est-ce encore vraiment moi ? »

Je crois qu’il existe une petite blessure narcissique dont on parle rarement lorsqu’un homme commence à utiliser un médicament pour son érection.

Personne ne nous oblige à la ressentir.
Certains hommes vivent probablement cela très simplement.

Mais pour d’autres, le premier comprimé signifie silencieusement :

« Mon corps ne suffit plus tout à fait. »

Je n’étais pas impuissant.
Je n’avais pas perdu ma sexualité.
Je pouvais avoir des rapports.
Le médicament fonctionnait.

Objectivement, la situation n’avait rien de catastrophique.

Et pourtant, une frontière venait d’être franchie.

Avant, mon désir et mon corps semblaient former une seule continuité.
J’avais envie, mon sexe répondait.

Maintenant venait s’intercaler un comprimé.

Il fallait y penser.
Prévoir.
Le prendre suffisamment tôt.
Et attendre.

Cela introduisait quelque chose de nouveau dans la spontanéité sexuelle.

Avant une soirée susceptible de se terminer au lit, une petite question pouvait apparaître :

« Est-ce que je prends quelque chose ? »

À partir de là, la sexualité n’était déjà plus complètement la même.

Prendre le Viagra « au cas où »

Il y a aussi un autre glissement possible.

Au début, on peut prendre le médicament parce qu’on pense en avoir besoin.

Puis on peut le prendre parce qu’on ne veut surtout pas prendre le risque de découvrir qu’on aurait pu en avoir besoin.

La nuance est importante.

Ce n’est plus :
« Sans Viagra, je n’aurai pas d’érection. »

C’est :
« Peut-être que j’en aurais une sans Viagra, mais je n’ai pas envie de vérifier ce soir. »

Le comprimé devient une assurance.

Et comme toutes les assurances efficaces, on finit facilement par préférer l’avoir.

Pourquoi prendre le risque d’une panne ?
Pourquoi risquer la gêne ?
Pourquoi risquer le regard de l’autre ?
Pourquoi transformer une belle rencontre en test de ses capacités physiques ?

Le raisonnement est parfaitement compréhensible.

Mais quelque chose peut alors s’installer doucement : une forme de confiance déplacée.

Au lieu de penser :
« Mon corps saura probablement faire »,

on commence à penser :
« Avec mon comprimé, tout ira bien. »

Ce n’est pas une addiction au sens où l’on peut l’être à certaines substances.

C’est plutôt une dépendance à la sécurité.

Et elle est très humaine.

Le médicament ne crée pourtant pas le désir

Il m’a fallu aussi comprendre quelque chose d’important.

Le Viagra n’est pas un interrupteur à érection.

Il ne fabrique pas le désir.
Il ne crée pas l’attirance.
Il ne transforme pas mécaniquement un pénis flaccide en pénis en érection sans excitation sexuelle.

Le sildénafil facilite la réponse vasculaire du pénis lorsqu’il existe une stimulation sexuelle.

Autrement dit, si je désire une femme et que le médicament m’aide à avoir une bonne érection avec elle, cette érection n’est pas « fausse ».

C’est bien mon excitation.
C’est bien mon corps.
C’est bien mon désir.

Le médicament aide simplement un mécanisme devenu moins efficace.

Intellectuellement, c’est assez facile à comprendre.
Psychologiquement, cela peut demander davantage de temps.

Parce que notre représentation de la virilité ne s’est pas construite dans des livres de physiologie.

Elle s’est souvent construite autour d’idées beaucoup plus primitives :

un homme bande.
Un homme doit pouvoir bander.
Un homme qui désire doit bander.
Un homme capable de satisfaire une femme doit avoir une bonne érection.

Nous pouvons trouver ces représentations simplistes lorsqu’elles sont écrites noir sur blanc.

Elles n’en sont pas moins profondément installées chez beaucoup d’entre nous.

Ce que l’érection raconte de nous

Pourquoi la perte d’un peu de rigidité peut-elle nous affecter autant ?

Après tout, à quarante-cinq ou cinquante ans, d’autres choses changent également.

On récupère moins vite après un effort.
La vue baisse parfois.
Les cheveux blanchissent.
Le corps se transforme.

On peut accepter assez facilement de mettre des lunettes.

Mais avaler son premier Viagra n’est pas toujours vécu comme mettre ses premières lunettes.

Parce que le sexe occupe une place particulière dans l’identité masculine.

L’érection peut représenter la puissance.

La jeunesse.
Le désir.
La capacité de séduire.
La capacité de donner du plaisir.

Et parfois, sans que nous nous en rendions compte, une partie de notre sentiment d’être un homme.

Alors, lorsque l’érection devient moins solide, ce n’est pas seulement le pénis que l’on regarde avec inquiétude.

C’est quelquefois notre propre vieillissement que nous apercevons.

Peut-être même pour la première fois.

Ne pas confondre aide et défaite

Avec le recul, je trouve intéressant de regarder cette première période.

Le médicament permet encore de retrouver une sexualité pénétrative satisfaisante.

Il fonctionne.
Le corps répond.

On pourrait donc considérer que le problème est réglé.
Mais il ne l’est que partiellement.

La médecine a résolu une grande partie du problème mécanique.
Elle n’a pas forcément répondu à la question intérieure :

« Qu’est-ce que cela me fait de découvrir que ma sexualité commence à avoir besoin d’aide ? »

Aujourd’hui, j’aurais tendance à regarder les choses autrement.

Prendre un médicament permettant une meilleure érection n’enlève rien au désir.

Cela n’enlève rien à la sensualité.
Cela n’enlève rien à l’homme.

Mais encore faut-il parvenir à ne pas considérer chaque changement du corps comme une diminution de soi.

Et je ne suis pas certain que ce soit si facile.

La première négociation avec le vieillissement

Je vois maintenant cette période comme la première négociation avec mon vieillissement sexuel.

À ce moment-là, je ne pensais évidemment pas en ces termes.

Je voulais simplement que cela fonctionne.

Et puisque le Viagra permettait que cela fonctionne, la solution semblait trouvée.
Mais avec le recul, quelque chose avait commencé.

Mon corps me faisait comprendre qu’il n’aurait pas éternellement vingt ou trente ans.

Je n’étais pas encore confronté à la disparition de l’érection.
Très loin de là.

J’étais confronté à quelque chose de beaucoup plus subtil :
la disparition de son évidence.

Et peut-être est-ce une étape importante du vieillissement masculin.

Le jour où l’on découvre que le corps que l’on croyait silencieusement acquis commence à demander davantage d’attention.

On peut vivre cette découverte comme une première défaite.

On peut également apprendre progressivement à la considérer comme une transformation.

Je ne prétends pas avoir choisi immédiatement la seconde possibilité.

J’ai d’abord cherché, comme beaucoup d’hommes probablement, à retrouver ce que j’avais avant.

Le médicament me le permettait.
Alors je l’ai utilisé.
Mais l’histoire ne s’est pas arrêtée là.

Quelques années plus tard, une opération de la prostate allait modifier une autre dimension de ma sexualité : l’éjaculation.

Je pouvais encore avoir du désir, du plaisir et un orgasme.

Mais quelque chose qui m’avait accompagné depuis l’adolescence allait disparaître presque du jour au lendemain.

Et je découvrirais alors qu’une sexualité peut continuer tout en devenant profondément différente de celle que l’on avait toujours connue.

À suivre : « L’orgasme sans éjaculation : quand une opération de la prostate change le scénario sexuel ».


Un repère médical

Ce texte raconte une expérience personnelle et ne prétend pas expliquer tous les troubles de l’érection.

Une difficulté occasionnelle est banale. En revanche, lorsque les difficultés deviennent répétées ou persistent plusieurs mois, il est utile d’en parler à un médecin. La dysfonction érectile peut avoir des causes psychologiques, médicamenteuses, hormonales, neurologiques ou vasculaires, souvent associées entre elles.

Le sildénafil et les autres médicaments de la même famille facilitent l’afflux sanguin dans le pénis lorsqu’il existe une stimulation sexuelle ; ils ne créent pas le désir. Ils nécessitent une prescription et présentent des contre-indications, notamment avec certains traitements dérivés nitrés.

Un trouble érectile persistant mérite donc d’être exploré plutôt que simplement caché derrière un comprimé.