Il y a des moments dans une vie où l’on ne cherche pas le bonheur.
On cherche simplement à ne plus souffrir autant. À arrêter ce qui nous détruit. À retrouver un peu de stabilité. À pouvoir se lever le matin sans avoir à recommencer immédiatement le même combat.
Pour moi, les Alcooliques Anonymes ont d’abord appartenu à cet endroit-là.
Ils ne m’ont pas proposé une philosophie sophistiquée de l’existence. Ils m’ont proposé beaucoup plus concret : la sobriété.
Un jour après l’autre.
Reconnaître que certaines forces en moi étaient devenues plus puissantes que ma seule volonté. Accepter d’être aidé. Parler. Écouter. Regarder avec davantage d’honnêteté mes comportements, mes peurs, mes ressentiments et les conséquences de mes actes.
Avec le recul, je découvre que ce premier chemin possède d’étranges résonances avec un autre univers que j’ai rencontré plus tard : celui du Yoga de Patañjali.
Et aujourd’hui, alors que le Tantra m’intéresse de plus en plus, je commence à percevoir une continuité que je n’avais évidemment pas imaginée au départ.
Peut-être pourrait-elle se résumer ainsi :
les AA m’ont appris à devenir sobre.
Le Yoga m’a appris à chercher la sérénité.
Le Tantra m’invite aujourd’hui à explorer la joie d’être vivant.
Non pas trois chemins qui s’annulent ou se remplacent.
Trois étapes qui, peut-être, se répondent.
Les AA : commencer par arrêter de se détruire
Le programme des AA contient une idée qui peut être rude pour celui qui croit encore pouvoir tout contrôler : reconnaître son impuissance devant l’alcool.
Cela pourrait sembler être un aveu de faiblesse.
Je le comprends aujourd’hui davantage comme un premier acte de vérité.
Il existe des moments où continuer à affirmer « je maîtrise » devient précisément ce qui nous empêche de changer.
Reconnaître que quelque chose nous dépasse permet paradoxalement de commencer à reprendre responsabilité sur ce qui dépend réellement de nous.
Ne pas boire aujourd’hui.
Demander de l’aide.
Parler plutôt que dissimuler.
Regarder ses propres comportements plutôt que de considérer uniquement ceux des autres.
Réparer lorsque cela est possible.
Recommencer demain.
Je n’avais alors aucune raison de penser aux Yama et Niyama de Patañjali. Pourtant, je retrouve aujourd’hui dans le programme des AA plusieurs de leurs intuitions fondamentales.
Satya, la vérité : commencer à ne plus se raconter d’histoires.
Ahimsa, la non-violence : arrêter progressivement de se faire du mal et d’en faire autour de soi.
Tapas, la discipline : poursuivre une pratique même lorsqu’on préférerait l’éviter.
Svādhyāya, l’étude de soi : regarder ses mécanismes, ses réactions, ses ressentiments et ses peurs.
Aparigraha, le non-attachement : accepter que nous ne contrôlons ni les autres, ni la vie, ni tous les résultats de nos actions.
Et enfin Īśvara-praṇidhāna, que Patañjali présente comme une forme d’abandon à quelque chose de plus grand que l’ego individuel et que les AA approchent à leur manière à travers la notion de « puissance supérieure ».
Les mots diffèrent.
L’intuition me semble proche :
je fais ma part, mais je cesse de considérer ma volonté personnelle comme toute-puissante.
Puis le yoga : découvrir que la paix existe
La sobriété permet de ne plus alimenter quotidiennement le chaos.
Mais arrêter un comportement destructeur ne signifie pas automatiquement savoir comment vivre avec ce qui demeure.
Le corps reste là.
Le mental reste là.
Les émotions restent là.
Les peurs, les tensions, les attentes, les regrets restent également.
Le yoga m’a fait découvrir autre chose.
Pas seulement des postures.
Une possibilité de silence.
La respiration.
L’attention au corps.
Le fait de pouvoir demeurer quelques instants quelque part sans avoir nécessairement besoin de fuir.
J’ai découvert progressivement cette idée, simple à écrire mais beaucoup moins simple à vivre : je peux observer ce qui se passe en moi sans être obligé de suivre tout ce qui me traverse.
C’est ici que le Yoga de Patañjali prend pour moi une signification très concrète.
Les Yama et les Niyama ne sont plus seulement des préceptes moraux anciens.
Ils peuvent devenir une manière de vivre.
Ahimsa : est-ce que je suis capable de ne pas me brutaliser ?
Satya : est-ce que je vois réellement ce qui est là ?
Santoṣa : puis-je accepter l’instant tel qu’il est sans immédiatement vouloir qu’il soit différent ?
Tapas : puis-je continuer la pratique sans chercher une gratification immédiate ?
Svādhyāya : qu’est-ce que cette réaction raconte de moi ?
Et peu à peu apparaît quelque chose qui n’est pas encore le bonheur, mais qui lui prépare peut-être une place :
la sérénité.
Ne plus être constamment en guerre.
Ne plus devoir remplir chaque vide.
Ne plus croire chaque pensée.
Pouvoir simplement respirer.
C’est déjà immense.
Mais peut-être n’est-ce pas tout.
Et maintenant cette autre question : est-ce suffisant d’être en paix ?
À un moment de la vie, une autre interrogation peut apparaître.
Une fois que l’on a appris à survivre…
Une fois que l’on a appris à moins souffrir…
Une fois que l’on commence à connaître le goût de la sérénité…
qu’est-ce que vivre pleinement ?
C’est probablement ici que mon intérêt actuel pour le Tantra prend son sens.
Je ne le perçois pas comme le rejet de ce qui précède.
Au contraire.
Sans la sobriété, l’intensité pourrait facilement redevenir compulsion.
Sans la connaissance de soi, le désir pourrait être confondu avec une vérité absolue.
Sans l’éthique des Yama, la liberté pourrait devenir simplement la justification de nos envies.
Sans présence, le Tantra pourrait n’être qu’une nouvelle recherche de sensations.
Ce qui m’intéresse est précisément autre chose.
Il me semble que le tantra pose une question que ni la sobriété ni même la recherche de tranquillité ne résument complètement :
Que faisons-nous de notre énergie lorsqu’elle n’a plus besoin d’être anesthésiée ?
Ne plus fuir l’intensité
Il existe plusieurs manières de vivre une émotion ou un désir intense.
On peut le réprimer :
« Je ne devrais pas ressentir cela. »
On peut lui obéir :
« Puisque je le ressens, je dois le satisfaire. »
Mais il existe peut-être une troisième voie :
« Je peux le ressentir pleinement sans être obligé ni de le supprimer ni de lui obéir. »
Cette troisième possibilité me paraît être l’un des points de rencontre les plus passionnants entre mon expérience des AA, le Yoga et mon exploration actuelle du Tantra.
Le programme des AA m’a appris quelque chose de fondamental :
une pulsion n’est pas un ordre.
Le Yoga a ajouté :
je peux observer ce qui me traverse.
Le Tantra semble maintenant demander :
peux-tu également le ressentir dans ton corps, rester avec cette énergie et découvrir ce qu’elle devient lorsqu’elle n’est ni combattue ni immédiatement déchargée ?
C’est une question nouvelle.
Une envie, un désir, une émotion, une excitation peuvent être observés non seulement comme un problème à résoudre, mais comme une énergie à rencontrer.
Où est-elle ?
Dans le ventre ?
Dans la poitrine ?
Dans la gorge ?
Dans le bassin ?
Que fait la respiration ?
Quelle émotion se trouve derrière l’excitation ?
Quelle peur derrière l’envie de contrôle ?
Quel besoin de relation derrière le désir ?
Et surtout : puis-je rester là quelques instants ?
Brahmacharya : une idée qui change complètement de sens
C’est peut-être ici que je redécouvre brahmacharya, l’un des Yama de Patañjali.
On le traduit traditionnellement par continence ou maîtrise de l’énergie sexuelle.
Cette traduction pourrait conduire à comprendre le yoga comme une entreprise de répression du désir.
Une lecture plus contemporaine m’intéresse davantage : ne pas être possédé par son énergie vitale.
Cela change presque tout. Il ne s’agit plus de supprimer le désir. Il s’agit de devenir suffisamment présent pour ne pas lui être soumis.
Pouvoir ressentir beaucoup sans devoir immédiatement agir.
Pouvoir être excité sans perdre son discernement.
Pouvoir aimer sans posséder.
Pouvoir désirer sans saisir.
Pouvoir ressentir un manque sans devoir immédiatement le remplir.
Et peut-être même apprendre à laisser cette énergie devenir tendresse, créativité, plaisir, attention, rencontre.
La sobriété pourrait alors apparaître, rétrospectivement, comme l’apprentissage très radical d’une première capacité tantrique :
rester libre face à l’intensité.
De la sobriété à la sérénité, puis de la sérénité à la joie
Je commence donc à voir mon parcours autrement.
Les AA ont répondu à une première nécessité :
comment arrêter de me détruire ?
Le Yoga a ouvert une seconde recherche :
comment trouver davantage de paix en moi ?
Le Tantra m’amène aujourd’hui vers une troisième question :
comment sentir davantage la vie ?
Et cette dernière question m’intéresse énormément. Je ne veux pas seulement chercher l’absence de souffrance. Je ne veux pas seulement atteindre une sorte de calme intérieur dans lequel tout désir aurait disparu.
Je voudrais comprendre comment peuvent également avoir leur place la joie, le plaisir, la sensualité, la relation, le désir, le rire, le mouvement, la tendresse, l’intensité.
En un mot : le vivant.
Il ne s’agit évidemment pas de promettre que le Tantra rend heureux. Ce serait seulement remplacer une illusion par une autre.
Mais il peut peut-être ouvrir un territoire différent : celui d’une spiritualité qui ne cherche pas seulement à nous extraire de nos difficultés, mais qui nous apprend aussi à habiter davantage notre corps et notre existence.
Ne pas choisir entre sagesse et intensité
Pendant longtemps, j’ai sans doute imaginé inconsciemment une opposition.
D’un côté, la sagesse, la retenue, le calme, la maîtrise.
De l’autre, le plaisir, le désir, la sensualité, l’intensité.
Plus j’avance, moins cette opposition me paraît évidente.
Peut-être que la véritable liberté n’est ni dans l’ascétisme ni dans l’abandon à toutes les pulsions.
Elle est peut-être dans la possibilité de ressentir profondément
sans perdre sa conscience.
C’est là que les Yama prennent tout leur sens dans une approche tantrique.
Ahimsa rappelle que l’intensité n’autorise jamais la violence.
Satya demande d’être honnête sur ses intentions.
Asteya rappelle que l’autre n’est pas un objet destiné à combler nos manques.
Brahmacharya nous apprend à contenir l’énergie plutôt qu’à être entraînés par elle.
Aparigraha rappelle que rencontrer quelqu’un ne signifie pas le posséder.
Ainsi, l’éthique n’est pas l’ennemie de la liberté.
Elle est peut-être ce qui rend la liberté possible.
La suite est vivante
Je ne sais pas où cette exploration me conduira.
Et c’est probablement une bonne chose.
Je ne cherche pas à devenir spécialiste du Tantra, pas davantage que je ne souhaite transformer le Yoga ou le programme des AA en théorie générale de l’existence.
J’essaie plutôt de regarder ce que chacun de ces chemins peut m’apprendre pour retrouver la soif de vivre.
Les AA m’ont appris qu’une vie pouvait recommencer à partir d’un renoncement.
Le Yoga m’a appris que derrière l’agitation pouvait apparaître du silence.
Le Tantra m’intéresse aujourd’hui parce qu’il semble ajouter une proposition qui devient, à ce moment de ma vie, essentielle :
après avoir appris à ne plus me détruire et à m’apaiser, peut-être puis-je également apprendre à me réjouir d’être vivant.
Ce n’est plus exactement chercher à redevenir celui que j’étais. Ce n’est pas courir après une jeunesse disparue.
C’est peut-être chercher autre chose.
Une manière différente d’habiter le corps que j’ai aujourd’hui.
Une autre relation au désir.
Une autre relation à l’autre.
Une autre relation à moi-même.
Avec moins de fuite.
Moins de contrôle.
Mais aussi moins de résignation.
Davantage de présence.
Davantage de curiosité.
Et, je l’espère, davantage de joie.
Chercher comment rester vivant quand une vie se termine et qu’une autre reste à inventer.