Être accueilli sans avoir à mériter : que peut offrir le massage tantrique ?

Il y a une idée entendue récemment dans un épisode du podcast Vulvées qui m’a arrêté.

Alexandra y parle de l’adoration inconditionnelle dans le massage tantrique.

Le mot « adoration » peut paraître énorme. Presque religieux.

Excessif même.

Et pourtant, derrière ce mot, elle décrit quelque chose qui m’intéresse beaucoup :

recevoir, pendant un moment, un toucher qui ne cherche pas à corriger mon corps, à le juger, à le séduire ou à obtenir quelque chose de lui.

Simplement l’accueillir.
Tel qu’il est.

Cette idée m’a immédiatement ramené à mes propres expériences de massage.

Parce que recevoir ainsi est peut-être beaucoup moins évident que je ne l’imaginais.

Être massé… ou être accueilli ?

Dans l’épisode, Alexandra raconte une expérience fondatrice.

Un masseur tantrique lui avait expliqué qu’il souhaitait la toucher avec une intention particulière : comme si chaque partie de son corps devait recevoir le message qu’elle pouvait être aimée telle qu’elle était.

Ce massage l’a profondément marquée.

Au point de devenir, plus tard, elle-même masseuse tantrique.

Ce qui m’intéresse ici n’est pas de savoir si une main peut réellement « transmettre de l’amour » au sens littéral.

Je n’en sais rien.

Mais je connais déjà une différence entre deux touchers.

Un toucher techniquement correct.
Et un toucher dans lequel je sens que la personne est réellement présente.

Au cours d’un stage auto-géré, lors d’une structure de massages tournants de dix minutes, j’ai été massé par cinq participantes différentes en une heure. J’avais un masque et ne pouvais donc connaître l’identité des masseuses.

J’ai clairement vécu cinq touchers différents.

Je me souviens notamment d’un massage techniquement magnifique, presque chorégraphié.

Et d’un autre, peut-être moins fluide, mais plus lent. Les pressions variaient, certaines mains semblaient rester exactement là où mon corps en avait besoin.

Le premier m’a impressionné.

Le second m’a davantage touché.

La présence, en tout cas telle que je la ressentais, n’était pas la même.

Peut-être que ce qu’Alexandra appelle « adoration » commence là.

Dans la qualité de présence.

Un corps qui n’a rien à réussir

Cette idée prend une dimension particulière pour moi aujourd’hui.

À 63 ans, je peux encore me demander ce que l’autre va penser de mon corps.

Mon ventre.
Ma peau.
Mon âge.
Mon sexe.

Mes réactions.
Ou mes absences de réaction.

Lorsque je reçois, je connais encore cette petite surveillance intérieure. Mon ventre. Mon âge. Mon sexe. Mes réactions.

Et si, pendant une heure, rien de tout cela n’avait besoin d’être évalué ?

Pas besoin d’être séduisant.
Pas besoin d’être excité.
Pas besoin de « bien recevoir ».

Simplement être là.

Ce qui me frappe dans l’idée développée par Alexandra, c’est justement l’inverse.

Pendant un instant, ce corps n’aurait rien à réussir.

Il n’aurait même pas besoin d’être beau.

Il serait simplement accueilli parce qu’il est là.

Lors de mes premiers massages, en tant que donneur, j’avais plaisir à masser le corps des femmes et j’y trouvais même un plaisir sensuel.

Pascale me le rappelait :
« sois présent, évite de faire »

J’ai eu une révélation quand j’ai commencé à masser le corps des hommes. Il n’y avait plus de sensualité, plus de projections. Je massais alors différemment. C’est depuis ce moment là que j’ai compris la présence, en dehors de toute intention sensuelle ou sexuelle notamment.

Être aimé sans avoir à le mériter

L’épisode va plus loin.

Alexandra explique qu’il serait possible d’aimer quelqu’un que l’on ne connaît pas simplement parce qu’il existe.

Pas l’aimer comme un partenaire.

Pas l’aimer parce qu’il est sympathique, intelligent, séduisant ou généreux.

Mais choisir, dans un cadre donné, une forme de reconnaissance inconditionnelle de son existence.

J’avoue que cette idée me travaille. Parce que j’ai longtemps fonctionné avec une certaine logique du mérite.

Je me souviens d’avoir dû masser un homme avec lequel je ne me sentais pas particulièrement en affinité.

Au début, cela m’a interrogé. Comment offrir ce toucher à quelqu’un que je n’apprécie pas spécialement ?

Je suis revenu à ma respiration.
À mon centre.
À mes mains.
Et progressivement, quelque chose s’est simplifié.

Je n’avais pas besoin de l’aimer comme un ami. Je pouvais simplement lui offrir une présence entière et une forme de bienveillance.

Une neutralité bienveillante.

Et, à cet instant, cela suffisait.

Dans un massage tantrique, la proposition pourrait alors devenir étrange et assez puissante :
je ne reçois pas parce que j’ai été bon.

Je ne reçois pas parce que je vais rendre.
Je ne reçois pas parce que je plais au masseur ou à la masseuse.

Je reçois simplement parce que, pendant ce temps-là, c’est mon tour de recevoir.

Cette idée rejoint directement quelque chose que je suis en train d’apprendre.

Dire simplement :

merci.

Et ne rien devoir en retour.

« Tu es parfait comme tu es » : vraiment ?

C’est probablement là que j’ai besoin de conserver mon discernement.

L’expression « amour inconditionnel » peut facilement devenir grandiose.

« Tu es merveilleux. »
« Tu es parfait. »
« Tu es un cadeau pour le monde. »

Je peux être touché par cette intention. Mais je ne suis pas certain d’avoir besoin de la prendre littéralement.

Je ne suis pas parfait.
Et je n’ai pas besoin de l’être.

Peut-être que ce qui m’intéresse est beaucoup plus simple :

pendant une heure, personne n’a besoin de décider si je mérite d’être touché avec respect et attention.

Mes qualités et mes défauts peuvent attendre.
Mon curriculum vitae aussi.
Mon ventre également.

Ça, je peux beaucoup mieux le comprendre.

Une intention peut-elle passer par les mains ?

Alexandra explique qu’elle ne sait pas exactement comment cela fonctionne.

Lorsqu’elle masse avec l’intention d’aimer et d’accueillir la personne, elle dit constater que quelque chose de cette intention est ressenti.

Je reste prudent avec ce type d’affirmation. Je ne sais pas ce qui « passe » réellement par les mains.

Une énergie ?
Une intention ?

Ou simplement une multitude de petites choses très concrètes ?

La manière de poser les mains.
La lenteur.
La pression.
La respiration.

L’absence de précipitation.
Le regard.
La qualité d’écoute.

La façon de ne pas retirer brutalement une main.

La manière d’accueillir une réaction sans immédiatement l’interpréter.

Peut-être que ce que nous appelons parfois « énergie » passe aussi par toutes ces choses-là.

Lorsque je masse Pascale, je sens assez clairement la différence entre les moments où je suis réellement présent et ceux où mon mental est ailleurs.

Je peux être préoccupé.
Ou au contraire être pleinement « dans mes mains ».
Et elle semble le sentir très rapidement elle aussi.

Ses frissons, ses micro-mouvements, sa respiration, parfois certaines contractions involontaires me donnent des informations.

C’est une question que j’ai envie de continuer à explorer.

Adorer ne signifie pas désirer

C’est probablement une distinction essentielle dans le massage tantrique.

Accueillir totalement le corps de quelqu’un ne signifie pas nécessairement le désirer sexuellement.

Et apprécier un corps ne signifie pas vouloir le posséder.

Cela m’intéresse particulièrement parce que j’ai longtemps associé assez rapidement :
sensualité → désir → sexualité → suite.

Je découvre aujourd’hui qu’un toucher peut être sensuel sans être une proposition sexuelle.

Lors de mes premiers massages, je prenais naturellement plaisir à toucher le corps des femmes. Il y avait parfois une sensualité que je ne cherchais même pas à nier.

Pascale me rappelait :
« Sois présent. Évite de faire. »

Puis j’ai commencé à masser des hommes. Et quelque chose s’est éclairci.
La projection sensuelle disparaissait presque complètement.

Il restait un corps.
Une respiration.
Des tensions.

Mes mains.

Et la qualité de présence que j’étais capable — ou non — d’offrir.

J’ai commencé à comprendre que toucher pleinement quelqu’un ne signifiait pas nécessairement le désirer.

Et peut-être qu’un regard peut célébrer un corps sans chercher à l’obtenir.
Cela me paraît évident lorsque je l’écris.

Ça l’est beaucoup moins lorsqu’un corps nu est là, sous mes mains.

C’est là, probablement, que l’intention et le consentement deviennent inséparables.

L’adoration ne dispense surtout pas du consentement

C’est un point que j’ajouterais à la réflexion proposée dans le podcast.

Je peux avoir la plus belle intention du monde.

Vouloir honorer.
Célébrer.
Aimer.
Prendre soin.

Mais mon intention ne me donne aucun droit supplémentaire sur le corps de l’autre.

Je peux penser :
« Je veux honorer tout ton corps. »

Et l’autre peut répondre :
« Pas ici. »
Ou :
« Pas maintenant. »

Et son non ne diminue en rien la qualité de la rencontre.

Au contraire.

Une véritable célébration de l’autre doit probablement commencer par accepter que son corps reste le sien.

Cette idée me paraît aujourd’hui fondamentale.

Retrouver quelque chose que l’on a déjà connu

Alexandra raconte également qu’elle avait connu, enfant, une forme d’adoration très forte auprès de sa grand-mère.

Le massage lui aurait permis de retrouver cette sensation longtemps après.

Je peux comprendre cette idée.
Un geste.
Une odeur.
Une manière d’être regardé.
Un contact.

Tout cela peut réveiller des mémoires très anciennes.

Pour ma part, j’ai grandi dans une éducation familiale plutôt froide et distante, où le contact corporel et les gestes affectueux n’occupaient pas beaucoup de place.

En ai-je souffert ? Je ne saurais vraiment le dire.
Toujours est-il qu’aujourd’hui j’aime le toucher de la peau. Il me fait du bien.

Mais je me garderais bien d’en déduire une relation de cause à effet.

Je serais toutefois prudent avec le mot « réparer ».

Un massage peut bouleverser.
Apaiser.
Faire découvrir quelque chose.
Réveiller une mémoire.

Mais je n’ai pas besoin de lui attribuer automatiquement le pouvoir de réparer une histoire entière.

Parfois, vivre pendant une heure quelque chose de différent est déjà beaucoup.

Recevoir une preuve que l’on peut être accueilli

Dans certaines conditions, un massage peut offrir l’expérience temporaire d’un corps accueilli sans jugement et sans obligation de rendre.

Et cette expérience peut compter.

Pour quelqu’un qui vieillit.
Pour quelqu’un qui contrôle.
Pour quelqu’un qui donne beaucoup mais reçoit difficilement.

Là, forcément, je me sens un peu concerné.

L’amour, ou simplement une qualité de présence ?

Je ne sais pas encore si j’utiliserais spontanément le mot « amour » pour tout cela.

Peut-être.
Peut-être pas.

Je suis encore en train de découvrir ce que ce mot peut signifier hors du couple et de la relation amoureuse.

Mais je reconnais quelque chose qui m’intéresse profondément :

être pleinement là pour quelqu’un pendant un moment sans chercher à prendre quelque chose de lui.

Cela ressemble déjà beaucoup à ce que je cherche lorsque je parle de :

toucher sans prendre ;
recevoir sans devoir ;
regarder sans séduire ;
sentir sans immédiatement agir.

Finalement, cet épisode de Vulvées vient peut-être ajouter une autre proposition :

toucher en célébrant simplement le fait que l’autre existe.

Je ne sais pas encore si je suis capable de cela.

Mais j’ai envie de comprendre.

Et surtout d’expérimenter.

« Va te faire aimer »

Alexandra termine avec cette formule :

« Va te faire aimer. »

Elle me fait sourire. Elle peut être entendue de beaucoup de façons.
Mais après cet épisode, je la comprends peut-être autrement.

Un regard.
Une présence.
Un toucher.
Une attention.

Et peut-être apprendre, progressivement, à faire la même chose pour quelqu’un d’autre.

Sans le sauver.
Sans le posséder.
Sans lui demander de me remercier.

Simplement parce qu’il est là.