Recevoir.
À première vue, cela paraît simple.
Ne rien faire.
S’allonger.
Laisser quelqu’un s’occuper de moi.
Me toucher.
Me masser.
Me donner du plaisir, du bien-être, de l’attention.
Et pourtant, je commence à découvrir que recevoir est peut-être beaucoup plus difficile pour moi que donner.
Quand je donne, je peux agir.
Je peux décider.
Je peux observer.
Je peux essayer de bien faire.
Je peux même me rassurer en voyant que l’autre apprécie ce que je lui donne.
Quand je reçois, c’est différent.
Je dois laisser faire.
Et là, tout un petit monde commence à s’agiter en moi. A commencer par le déshabillage.
Lors de mon premier stage à la Manaska, « Clore et éclore », en fin d’année 2025, j’ai participé à plusieurs structures de massages.
Rien d’évident au début. Je regarde les autres. Se déshabillent-ils ? Puis-je les suivre ? Que fait la femme qui va me masser ? Se déshabille t-elle aussi ?
Je constate, là-encore mon mental qui commence à s’agiter alors qu’en tant que naturiste, je ne suis pas particulièrement mal à l’aise avec la nudité.
Mais là, cela n’est pas pareil car je vais me mettre à nu avec une inconnue.
Nous prenons d’abord un temps face à face, le regard dans le regard, pour poser le cadre du massage et prendre conscience de la dimension particulière — presque sacrée pour moi à cet instant — de l’expérience.
Je suis pourtant là pour recevoir. Pour me détendre. Alors pourquoi mon cœur bat-il aussi fort ?
Pas si évident à vivre.
« Il suffit de s’allonger »
Il suffirait donc de s’allonger.
De fermer les yeux.
De respirer.
Et de profiter.
En théorie.
Dans la réalité, mon mental peut avoir une activité tout à fait remarquable.
Que va-t-elle faire ?
Où va-t-elle poser ses mains ?
Vais-je aimer ?
Vais-je être excité ?
Vais-je bander ?
Est-ce que cela va se voir ?
Que pense-t-elle de mon corps ?
Me trouve-t-elle trop gros ?
Trop vieux ?
Est-elle gênée ?
Dégoûtée ?
Est-ce que je dois faire quelque chose ?
Est-ce que je dois lui montrer que j’apprécie ?
C’est un véritable festival.
Et pendant ce temps-là, quelqu’un est simplement en train de poser ses mains sur moi.
Et pendant que mon mental s’agite, mon corps donne lui aussi ses informations : je suis tendu. Ma respiration se bloque. Je suis presque en apnée.
Comment se détendre lorsqu’on est justement occupé à vérifier si l’on est détendu ?
J’ai appris à faire
Je commence à me demander si cette difficulté à recevoir ne dépasse pas largement le massage.
J’ai passé une grande partie de ma vie à faire.
Travailler.
Décider.
Organiser.
Résoudre les problèmes.
Prendre en charge.
Prévoir.
Protéger.
Produire.
Trouver des solutions.
Quand quelque chose ne fonctionne pas, mon premier réflexe est souvent de chercher ce que je peux faire.
Cela m’a probablement beaucoup aidé dans ma vie.
Mais peut-être qu’à force de savoir faire, je sais moins bien ne pas faire.
Lors de ce massage, je cherchais comment me détendre – au lieu de me détendre. Comment lâcher prise ?
Comment me laisser faire sans chercher immédiatement à reprendre les commandes ?
Pas facile !
Dans mon travail de responsable d’entreprise et d’atelier, j’étais particulièrement à l’aise pour faire, montrer, demander, obtenir…
Avec mon corps nu, c’était une toute autre affaire.
Je ne sais pas si cela tient au fait d’être un homme.
À mon éducation.
À mon caractère.
À mon histoire.
Probablement un peu à tout cela.
Mais je commence à voir combien faire me protège aussi de certaines sensations.
Donner me rassure
Donner est valorisant.
Lorsque je masse quelqu’un et que je sens son corps se détendre, je peux me dire que je fais quelque chose de bien.
Un soupir.
Une respiration qui devient plus profonde.
Un relâchement.
Et immédiatement une partie de moi peut penser :
« Je suis bon. »
Mon ego n’est jamais très loin.
Même lorsque je donne avec les meilleures intentions.
Est-ce que donner me permet aussi de rester celui qui maîtrise ?
Est-ce que le plaisir de l’autre me rassure sur ma valeur ?
Mon besoin de donner contient-il parfois aussi un besoin de reconnaissance ?
Donner permet aussi de garder une certaine maîtrise.
Je choisis le geste.
Je vois l’autre.
Je décide de ralentir ou de continuer.
Lorsque je reçois, cette maîtrise disparaît en grande partie.
Je dois faire confiance.
Recevoir m’oblige à être vu
Il y a quelque chose d’autre.
Recevoir signifie aussi exposer mon corps.
Pas seulement être nu.
Être vu.
À 63 ans, mon corps n’est plus celui que j’avais à 30 ou 40 ans.
Je peux vivre assez tranquillement avec lui lorsque je suis seul ou dans l’intimité du foyer.
Mais lorsque quelqu’un pose son regard et ses mains sur moi, certaines questions reviennent.
Je n’aime pas particulièrement voir mon ventre s’arrondir. Et lorsque mon vieil ego de séducteur veut encore plaire, ce petit ventre devient soudain beaucoup plus présent dans ma tête. Je me surprend à rentrer mon ventre, parfois.
Que va-t-elle penser ?
Il est assez étrange de constater qu’un massage peut réveiller autant de choses qui n’ont apparemment rien à voir avec le massage.
Une main touche mon dos.
Et mon cerveau peut déjà être en train de discuter avec l’image que j’ai de mon corps.
Et si mon corps réagit ?
Il y a évidemment une question particulière lorsque le massage est sensuel ou tantrique.
Que faire si mon corps réagit ?
Une érection, par exemple.
Ce serait la honte ! Pas correct.
Pendant longtemps, j’aurais probablement considéré cette réaction comme évidente : si mon corps réagit sexuellement, c’est qu’il se passe quelque chose de sexuel.
Aujourd’hui, je commence à comprendre que ce n’est peut-être pas aussi simple.
Un corps peut réagir.
Une sensation peut être agréable.
Une excitation peut apparaître.
Sans que cela signifie nécessairement qu’il faille faire quelque chose de cette excitation.
Il m’est arrivé d’avoir un début d’érection. Lorsque cela m’est arrivé les premières fois, j’y ai presque vu une forme de compliment adressé à la masseuse : mon corps réagit, donc son toucher me plaît.
Cela paraît peut-être trivial. Pour moi, ça ne l’était pas.
J’avais longtemps associé excitation, désir et suite logique.
Une réaction sexuelle appelait presque automatiquement une question :
« Qu’est-ce qu’on en fait ? »
Et si, parfois, la réponse pouvait simplement être : rien.
Je sens.
Je respire.
Et cela suffit.
Ne rien devoir en retour
Recevoir pose encore une autre difficulté.
Si quelqu’un me donne quelque chose, j’ai facilement envie de rendre.
Un massage.
Une attention.
Un cadeau.
Une invitation.
Je me suis beaucoup battu pour être autonome, indépendant. Et ce que je recevais pouvait facilement entrer dans une sorte de comptabilité intérieure : si l’on me donne, il faudra rendre.
« Elle a fait cela pour moi, il faudra que je fasse quelque chose pour elle. »
J’ai ce vieux reflexe de vouloir rendre ce qu’on me donne, comme une dette.
Or recevoir complètement supposerait peut-être de pouvoir dire simplement :
merci.
Sans contrat.
Sans dette.
Sans avoir immédiatement besoin de rendre.
Je ne suis pas certain que ce soit aussi facile pour moi que je pourrais le croire.
Laisser quelqu’un prendre soin de moi
Cette expression me touche : prendre soin de moi.
Elle peut sembler banale. Et pourtant.
Je sais prendre soin.
Je sais m’occuper.
Je sais aider.
Mais est-ce que je sais réellement laisser quelqu’un prendre soin de moi ?
Je me suis battu toute ma vie pour être autonome, indépendant. Ce que je recevais rentrait dans une comptabilité de dettes.
Dans le massage, la question devient presque physique.
Une personne prend du temps pour moi.
Ses mains sont là pour moi.
Je n’ai rien à produire.
Rien à prouver.
Rien à réussir.
Je peux simplement être celui qui reçoit.
Et curieusement, cela peut être déstabilisant.
Recevoir n’est peut-être pas être passif
C’est une chose que je commence à comprendre.
Recevoir ne signifie pas forcément subir.
Je peux recevoir tout en restant présent.
Je peux sentir.
Respirer.
Dire réellement oui ou non.
Demander moins fort.
Plus lentement.
Pas là.
Ou au contraire :
Oui, là.
Encore.
Je peux être pleinement acteur de ce que je reçois sans être celui qui conduit tout.
Cette distinction est nouvelle pour moi. Je n’ai pas encore réussi à exprimer mon désir lors d’un massage.
Je découvre que je confonds encore parfois confiance et silence.
Faire confiance à l’autre ne signifie pas lui demander de deviner ce que j’attends. Et recevoir ne m’interdit pas de parler.
Lors du dernier stage chez Christine Lorand, j’ai reçu un massage principalement centré sur le visage et les pieds. Très rapidement, j’ai senti monter une frustration.
Je m’attendais à un toucher plus corporel, plus enveloppant, plus proche de ce que j’associais au massage tantrique.
Intérieurement, je pestais.
Mais je ne disais rien.
J’aurais pu demander.
« Est-ce que tu peux toucher davantage mon corps ? »
« J’aimerais un massage plus enveloppant. »
« Est-ce que tu es à l’aise avec cela ? »
Je ne l’ai pas fait. J’ai attendu la fin. Et lors du partage, ma frustration est sortie beaucoup plus brutalement que si je l’avais exprimée pendant le massage.
Elle avait peut-être, elle aussi, ses limites ou ses raisons. Je ne les connaissais pas. Et justement, je n’avais rien demandé.
Mon erreur était peut-être là : attendre qu’elle devine mon désir tout en essayant moi-même de deviner ses intentions.
Peut-être que recevoir demande même une forme particulière de responsabilité.
Être suffisamment présent pour sentir ce qui me convient.
Et suffisamment libre pour le dire.
Dans la sexualité aussi
Évidemment, tout cela déborde largement le massage.
Je commence à regarder autrement ma manière de vivre la sexualité.
Faire plaisir.
Donner.
Être celui qui agit.
Savoir quoi faire.
Conduire la rencontre.
Chercher le plaisir de l’autre.
Tout cela peut être généreux.
Mais tout cela peut aussi devenir une manière de rester dans une position que je connais.
Encore aujourd’hui, je suis plus à l’aise lorsque je donne, lorsque je conduis, lorsque je sais quoi faire.
Me laisser caresser sans intervenir ?
Laisser ma compagne conduire entièrement la rencontre ?
C’est déjà une autre histoire.
Comme si reprendre l’initiative me permettait de retrouver un territoire connu.
Je me demande si une partie de ce que j’ai appris comme étant la performance masculine ne se cache pas aussi là.
Pas seulement dans l’érection ou dans la durée.
Mais dans le besoin d’être celui qui fait.
Celui qui sait.
Celui qui donne.
Recevoir sans mériter
Il y a peut-être aussi derrière tout cela cette vieille idée qu’il faut mériter ce que l’on reçoit.
Mériter l’attention.
Le plaisir.
Le temps de l’autre.
Je ne sais pas encore jusqu’où cette idée agit chez moi.
Mais lorsqu’elle revient, j’essaie maintenant de la regarder.
Peut-être apprendre à recevoir
Je pensais que mes explorations autour du Tantra et du massage allaient surtout m’apprendre à mieux toucher.
À mieux masser.
À mieux comprendre le corps de l’autre.
Je découvre qu’elles pourraient aussi m’apprendre quelque chose de beaucoup plus simple.
Recevoir.
Recevoir un toucher.
Recevoir une attention.
Recevoir du plaisir.
Recevoir une présence.
Sans prendre immédiatement les commandes.
Sans chercher à rendre.
Sans transformer.
Sans réussir.
Simplement accueillir ce qui est là.
Je ne sais pas encore très bien pourquoi cela peut être si difficile pour moi.
Et je ne sais pas non plus si cette difficulté est particulièrement masculine.
Mais je vois bien qu’elle existe chez moi.
Aujourd’hui, je me détends un peu mieux et plus rapidement. J’arrive à recevoir et à y prendre plaisir.
Ma compagne m’a récemment offert un massage tantrique avec Christophe Brissard.
Les premières minutes, j’ai retrouvé quelque chose de très connu.
Le mental.
L’observation.
Le contrôle.
Puis, progressivement, ma respiration a changé. Mon corps a commencé à se déposer. J’ai cessé de chercher à comprendre ce qui allait venir ensuite.
Il m’a fallu peut-être dix minutes.
Dix minutes simplement pour accepter vraiment de recevoir.
Et ensuite, quelque chose s’est ouvert.
J’ai pu profiter pleinement de l’expérience sans avoir besoin de la conduire. Peut-être que vieillir m’oblige aussi à apprendre cela.
J’ai passé beaucoup d’années à faire.
Il me reste peut-être à découvrir qu’une vie peut aussi être faite de tout ce que l’on accepte de recevoir.
Et que recevoir pleinement n’est pas forcément faire moins.
C’est peut-être simplement être là autrement.