Avant mon premier stage de Tantra, je ne savais pas vraiment où je mettais les pieds.
Je n’avais presque rien lu et je n’avais pas vraiment cherché sur Internet. Pascale m’avait simplement dit : « Ce serait bien qu’on fasse un stage ensemble. »
Quand j’avais une question, elle me répondait simplement :
« Tu verras », avec un sourire rayonnant.
J’avais tout de même lu un livre de Daniel Odier racontant sa rencontre avec la yogini Lalita Devî, dans l’Himalaya. Mais entre cette histoire et pousser moi-même la porte d’un stage de Tantra, il y avait encore une certaine distance.
Et probablement quelques fantasmes.
Quelques inquiétudes aussi.
Stéphane m’avait demandé, au début du stage, ce que j’attendais.
— Rien, lui ai-je répondu.
En fait, je ne savais tout simplement pas à quoi m’attendre.
La nudité dans ces pratiques ne me faisait pas particulièrement peur : je pratiquais le naturisme. La spiritualité était un sujet qui m’était déjà familier. J’étais, pour ainsi dire, prêt à tout.
Je me demandais quand même, sans vraiment oser poser la question, s’il y aurait du « sexe sacré ».
Sans d’ailleurs savoir très précisément ce que cela pouvait bien vouloir dire.
Je crois surtout que je ne savais pas ce que j’allais trouver ni ce que le mot Tantra recouvre réellement.
Et c’est peut-être justement pour cela que j’y suis allé.
La curiosité.
Arriver dans un monde dont je ne connaissais pas encore les codes
Le stage se déroulait à La Manaska, en Ariège, dans un domaine de plusieurs dizaines d’hectares en pleine nature.
Le lieu m’a tout de suite paru magique. Pour y arriver, il fallait emprunter une petite route un peu défoncée, à peine assez large pour une voiture, loin du trafic habituel.
Des arbres, quelques prairies dégagées, les premiers reliefs ariégeois.
J’avais déjà le sentiment de quitter quelque chose derrière moi.
J’ai été accueilli par Stéphane.
Il m’a regardé quelques dixièmes de seconde dans les yeux.
Puis il m’a proposé un hug.
Un câlin d’accueil.
Aujourd’hui, cela peut sembler presque anodin. Pour moi, ça ne l’était pas.
Ce n’était pas naturel. C’était nouveau.
J’embrasse facilement les quelques hommes que je compte parmi mes amis. Mais prendre un homme dans mes bras, simplement comme cela, pour se dire bonjour, était inhabituel pour moi.
Je venais à peine d’arriver et quelque chose changeait déjà dans ma manière habituelle d’entrer en relation.
« Nous allons faire une structure »
J’allais aussi découvrir un nouveau vocabulaire.
On nous annonçait des « structures ».
Je ne savais même pas ce qu’était une structure.
J’ai compris progressivement qu’il s’agissait d’une proposition d’expérience : un cadre, quelques consignes, un temps donné, puis ce que chacun allait en faire et ressentir.
La première dont je me souviens consistait à marcher les yeux bandés dans la nature.
Un sous-bois.
Ne plus regarder.
Marcher.
Sentir ce qu’il y avait autour de moi.
Je ne savais pas trop quoi penser. J’étais un peu sur la défensive, à me demander dans quelle histoire je m’étais embarqué.
J’aime bien me promener dans les bois.
Mais généralement les yeux ouverts.
Puis, toujours les yeux bandés, nous devions rencontrer une autre personne.
Et la prendre dans nos bras.
Je ne savais pas qui elle était.
Un homme ?
Une femme ?
Je ne voyais ni son visage, ni son âge, ni son apparence.
Il n’y avait rien à séduire.
Rien à montrer.
Rien à expliquer.
Simplement un autre corps contre le mien.
Une autre respiration.
Une autre vie.
Sans intention particulière.
Cela m’a bouleversé.
J’ai d’abord ressenti une chaleur. La chaleur de l’autre. Cette chaleur que je pouvais connaître lorsqu’un homme et une femme se rapprochent.
Mais là, c’était une inconnue.
Et il n’était visiblement pas question de séduction.
Encore moins de sexe.
Nous sommes restés ainsi longtemps. Cela a dû durer une quinzaine de minutes.
Il fallait simplement se déposer.
Recevoir l’autre.
Au début, nos respirations étaient désordonnées. Puis elles se sont progressivement calmées. Elles ont fini par trouver un rythme plus proche, presque commun.
Après cette « structure », cette inconnue et moi avons partagé la même impression de douceur et d’apaisement.
Je ne savais pratiquement rien d’elle.
Et pourtant, quelque chose s’était passé.
Regarder quelqu’un dans les yeux et ne rien avoir à faire
Une autre structure semblait encore plus simple.
Rencontrer une personne.
Et la regarder dans les yeux.
C’est tout.
Un homme.
Une femme.
Puis quelqu’un d’autre.
Pas de sujet de conversation.
Pas besoin d’être intéressant.
Pas besoin de sourire.
Pas besoin de séduire.
Pas besoin non plus de détourner rapidement les yeux comme je l’aurais probablement fait dans la vie ordinaire.
Juste regarder.
Et être regardé.
Whouaa.
Les premières fois, j’ai trouvé cela difficile.
Je n’étais tout simplement pas habitué à regarder un inconnu ou une inconnue dans les yeux pendant un certain temps, sans autre intention que celle de rencontrer cette personne.
J’avais du mal à tenir le regard.
Je connaissais bien l’astuce qui consiste à regarder entre les deux yeux, à la racine du nez.
Mais là, ce n’était justement pas l’objectif. Il fallait regarder vraiment.
J’ai traversé des moments plus ou moins inconfortables. Par moments, j’aurais bien détourné les yeux.
Puis je me souviens d’en avoir parlé avec certaines des personnes avec lesquelles j’avais partagé cette expérience.
Et j’ai découvert qu’elles avaient parfois ressenti exactement la même chose.
Ce qui me semblait être ma gêne personnelle était aussi celle de l’autre.
Nous étions finalement au même niveau : deux personnes un peu déstabilisées par quelque chose d’aussi simple que de se regarder vraiment.
Cela faisait aussi partie, je crois, de l’objet du stage : sortir de certaines habitudes, accepter d’éprouver quelque chose de nouveau, comprendre ce qui se passe en soi et tenter d’aller un peu plus loin dans une relation vraie avec l’autre.
Masser lentement, en conscience, sans intention
Une autre structure allait me confronter plus directement à une ambiguïté que je n’avais pas encore vraiment pensée.
Il nous était proposé de masser la personne qui recevait en conscience, lentement et surtout sans intention.
« Sans intention »… J’ai compris : sans chercher à exciter, sans chercher à provoquer quelque chose, sans attendre un résultat.
Sur le papier, cela paraissait assez simple.
Dans la réalité, je me suis aperçu que ça l’était beaucoup moins.
Je pouvais sentir la sensualité du geste. La proximité du corps. La peau. La lenteur. Et avec cela, mes propres pensées pouvaient très facilement bifurquer vers quelque chose de plus érotique.
Je me suis surpris à sentir cette frontière.
J’aurais pu glisser vers le plaisir des sens, laisser les pensées érotiques s’installer, presque « profiter » de la situation comme d’une aventure sensuelle.
Et c’était justement là, pour moi, que l’exercice commençait.
Revenir au geste.
À la présence.
À la lenteur.
Masser sans chercher à obtenir.
Sans chercher à emmener l’autre quelque part.
Il était question d’« honorer » la personne que je massais, comme si elle était l’Autre.
Et, dans mon expérience à ce moment-là, d’essayer d’honorer La Femme.
Je mets volontairement des majuscules, parce que c’est ainsi que je l’ai ressenti : il ne s’agissait plus seulement d’une femme inconnue que je pouvais trouver attirante ou désirable. Il s’agissait d’essayer de la rencontrer autrement.
Je ne vais pas prétendre que mes pensées érotiques avaient disparu.
Elles étaient là.
Mais peut-être que l’exercice consistait précisément à les voir apparaître sans forcément les suivre.
À rester dans le toucher.
À rester dans la présence.
À ne pas transformer immédiatement la sensualité en intention sexuelle.
Cette distinction, qui paraît évidente lorsqu’on l’écrit, ne l’était pas forcément pour moi lorsque je la vivais.
Entre hommes : parler de sexualité autrement
Il y eut également une structure uniquement entre hommes. Entre « garçons », comme j’ai envie de le dire.
Nous devions parler de notre sexualité.
Là encore, la proposition semblait relativement simple. Sauf que nous n’étions pas réunis pour raconter nos exploits.
Ni pour parler de performances.
Ni pour faire les intéressants.
Nous parlions de notre sensibilité, de nos ressentis, de nos émotions, de nos difficultés, de nos peurs peut-être, de nos incompréhensions.
Whouaa, là aussi.
Il est vrai que, dans ma vie, il m’est arrivé d’être fier d’être avec une belle femme, même lorsque la relation avec elle n’était pas aussi « fantastique » que ce que je pouvais laisser entendre.
Fierté.
Ego.
J’avais plutôt tendance à gommer les moments difficiles ou délicats et à raconter certaines soi-disant prouesses.
En réalité, je ne parlais pas vraiment de ma sexualité.
La première intervention d’un de mes camarades de stage a immédiatement donné le ton. Il nous a parlé d’une particularité physique qui constituait pour lui un véritable handicap dans sa sexualité.
Nous n’étions pas là pour nous vanter.
Nous étions là pour nous livrer.
Pour essayer d’être honnêtes.
Et forcément, quelque chose s’est créé entre nous : un sentiment de proximité, et aussi, pour moi, une forme de soulagement.
Avec Pascale, j’avais déjà eu la chance d’aborder une autre manière de vivre certaines rencontres que nous appelions parfois « sacrées ».
Elle allumait des bougies, brûlait de l’encens, préparait un matelas au sol, de l’huile…
Des moments où l’on prend son temps.
Où la performance et le « faire » ne sont plus au centre.
Où l’on regarde l’autre avant de le toucher.
Où l’on respire avec l’autre.
Où l’on caresse sans chercher immédiatement à aller quelque part.
Mon partage avec les hommes du groupe a donc été assez intime.
J’ai pu leur dire quelque chose que je découvrais moi-même depuis peu :
on pouvait aimer sans forcément se pénétrer.
Je découvrais peut-être aussi quelque chose que je connaissais peu : des hommes capables de parler ensemble de sexualité sans compétition, sans démonstration, sans avoir besoin de jouer un rôle.
Et cela aussi faisait partie du Tantra que j’étais venu découvrir.
La Manaska : un lieu en dehors de ma vie habituelle
Le lieu participait beaucoup à l’expérience.
La Manaska est installée dans un vaste domaine en Ariège.
Il y avait quelques chambres pour les personnes venues en couple, un dortoir pour les hommes et une yourte installée dans les bois pour les femmes.
Et puis une grande cuisine, où un couple nous préparait de délicieux plats végétariens.
Nous étions quatorze stagiaires autour de la table, auxquels s’ajoutaient Gundula, Stéphane et une assistante co-facilitatrice.
Certains et certaines étaient déjà des habitués, comme Pascale.
Ils se reconnaissaient, se retrouvaient et partageaient une réelle complicité.
Je découvrais ce petit monde de l’intérieur.
Les repas faisaient aussi partie de la vie du stage. Nous étions ensemble pour les structures, mais aussi pour manger, parler, échanger ou simplement laisser retomber ce qui venait de se passer.
Je me souviens également du Temple.
Nous l’avions décoré comme un espace de célébration, presque comme un autel.
Sur les murs étaient tendues différentes représentations bouddhistes ou shivaïstes, ainsi que des figures et des symboles que je connaissais déjà par le yoga.
Il y avait notamment une représentation de Shiva et Shakti enlacés, dans une posture qui évoquait le yab-yum. À l’époque, cette image m’évoquait surtout certaines représentations du Kama-Sutra.
Il y avait aussi la sculpture d’un sexe masculin.
De l’encens.
De la musique indienne.
Des bougies.
Tout cela contribuait à donner au lieu un caractère rituel, parfois sacré.
Je n’étais pas nécessairement familier de tous ces codes.
Certains m’intriguaient.
D’autres me touchaient.
D’autres encore pouvaient me laisser plus perplexe.
Et cela me convenait très bien ainsi.
Je n’étais pas venu pour adhérer à tout.
J’étais venu pour voir.
Stéphane et Gundula
Le stage était animé par Stéphane et Gundula.
Ce que je retiens d’abord d’eux est leur bienveillance.
Mais « bienveillance » est devenu un mot tellement utilisé qu’il ne dit peut-être pas grand-chose à lui seul.
Ce que je peux dire, c’est qu’ils nous invitaient, avec douceur, à sortir de nos habitudes.
Dans nos partages.
Dans la danse.
Dans les prises de parole.
Dans certaines expressions corporelles que je n’aurais probablement jamais osées ailleurs.
Ils pouvaient aussi nous faire sortir de nos zones de confort, mais il y avait toujours la possibilité de ne pas faire.
Dans le Temple, un endroit était prévu pour cela : le tapis bleu.
Toute personne qui en éprouvait le besoin pouvait s’y mettre à l’écart sans pour autant quitter le groupe ou sortir du Temple.
Le consentement revenait régulièrement et ce que signifie réellement pouvoir dire non.
Le oui.
Le non.
Le choix.
Personne n’était obligé de faire quoi que ce soit.
À la fin de chaque journée, un cercle de parole permettait à chacun de partager ce qu’il avait vécu.
Car finalement, tout était expérience. Il n’y avait pas vraiment d’enjeu à réussir quelque chose. Il s’agissait davantage d’éveil, de découverte, d’écoute et de bienveillance.
J’ai trouvé Stéphane et Gundula humains et joyeux.
Leur parcours spirituel et humain se percevait davantage, à mes yeux, dans leur manière d’être que dans leurs discours.
Et surtout, ils n’étaient pas installés quelque part au-dessus de nous. Ils étaient aussi dans l’expérience.
Avec leurs joies.
Leurs peines.
Leur humanité.
Où était donc le Tantra ?
C’est une question que je peux me poser après coup.
Parce que, dans tout ce que je viens de raconter, il n’est presque pas question de sexualité au sens où beaucoup l’imaginent lorsqu’ils entendent le mot Tantra.
J’ai marché dans un bois les yeux bandés.
J’ai pris une inconnue dans mes bras.
J’ai regardé des hommes et des femmes dans les yeux.
J’ai massé une inconnue en essayant de ne rien vouloir d’elle.
J’ai parlé de ma sexualité avec d’autres hommes.
J’ai mangé des légumes.
J’ai dormi dans un dortoir.
Et pourtant, quelque chose d’inhabituel était bien en train de se passer.
Je ralentissais.
Je ressentais.
Je regardais.
J’étais regardé.
Je touchais.
J’étais touché.
Je rencontrais des personnes sans avoir systématiquement besoin de savoir quoi faire de cette rencontre.
Ce qui m’a peut-être le plus surpris, c’est la facilité avec laquelle nous pouvions progressivement nous dévoiler.
Accepter nos propres difficultés.
Entendre celles de l’autre.
Sentir les joies et les peines de chacun.
Et parfois nous découvrir beaucoup plus proches que ce que nos vies, nos âges, nos apparences ou nos histoires auraient pu laisser penser.
L’absence d’intention
Avec le recul, un fil relie plusieurs de mes souvenirs de ce premier stage.
L’absence d’intention.
Prendre quelqu’un dans mes bras sans vouloir obtenir quelque chose.
Regarder une femme dans les yeux sans chercher à la séduire.
Regarder un homme dans les yeux sans avoir besoin de parler.
Masser une femme sans chercher à transformer le toucher en excitation ou en promesse.
Écouter un autre homme raconter une fragilité sexuelle sans devoir lui donner un conseil.
Être là.
Simplement.
Je ne veux pas pour autant idéaliser cette expérience. Tout n’était pas évident pour moi.
Je n’étais, par exemple, pas du tout familier avec la danse.
J’ai eu beaucoup de mal à m’exprimer corporellement.
Cela s’est un peu arrangé depuis. 🙂
J’ai également complètement raté ma sculpture.
Et le dessin de mon avenir n’était guère plus convaincant.
Sûrement parce que je ne le voyais pas encore très bien. 🙂
Mais justement, personne ne me demandait d’être bon.
Pascale était particulièrement bienveillante et ravie que cela me bouscule, dans le bon sens du terme.
Car j’étais ébahi, ému, secoué.
Cette absence d’enjeu et cette absence d’intention m’ont peut-être fait découvrir quelque chose que je connaissais moins que je ne le pensais :
la possibilité d’être en relation sans immédiatement vouloir faire quelque chose de cette relation.
Ce que j’avais imaginé. Ce que j’ai trouvé.
Avant de venir, j’avais mes représentations du Tantra.
Je pensais peut-être trouver une ouverture vers une nouvelle sexualité.
J’ai trouvé d’abord une autre manière d’entrer dans des relations humaines sincères et partagées.
Je craignais probablement d’être confronté directement à des rapports sexuels.
J’ai découvert que je pouvais, par exemple, masser une inconnue sans que ce geste ait nécessairement une intention sexuelle.
Je m’interrogeais aussi sur ma capacité à m’impliquer avec des personnes que je ne connaissais pas.
Je suis reparti avec une autre question :
quand vais-je pouvoir recommencer ce type d’aventure humaine ?
Je n’ai évidemment pas « compris le Tantra » pendant ce premier stage.
Ce serait probablement absurde de le prétendre.
Mais j’ai découvert suffisamment de choses pour avoir envie de continuer à explorer.
Et surtout, j’ai découvert que certaines expériences apparemment très simples pouvaient déplacer quelque chose en moi.
Marcher sans voir.
Prendre quelqu’un dans mes bras.
Regarder un inconnu dans les yeux.
Toucher sans chercher à obtenir.
Écouter un homme parler avec sincérité.
Rien de spectaculaire.
Et pourtant.
Whouaa.
Laisser un commentaire