Je n’avais jamais vraiment pensé au regard comme à une pratique.
Regarder quelqu’un ?
Je fais cela tous les jours. Je regarde Pascale. Je regarde les personnes avec lesquelles je parle. Je regarde les gens que je croise.
Rien de très mystérieux.
Et pourtant, lors de mes premières expériences autour du Tantra, j’ai découvert quelque chose d’assez déstabilisant :
regarder quelqu’un n’est pas forcément la même chose que rester dans son regard.
Encore moins quelques minutes.
Sans parler.
Sans toucher.
Sans chercher immédiatement à faire quelque chose.
Simplement :
être là.
Regarder.
Et accepter d’être regardé.
Très rapidement, cela peut devenir beaucoup plus intime que je ne l’aurais imaginé.
La première fois où il fallait simplement regarder
C’est déjà à l’accueil de ce premier stage à La Manaska que la qualité de mon regard a changé quelque chose pour moi. Les personnes qui me saluaient restaient quelques secondes dans mon regard.
Cela n’a pas été anodin pour moi.
Les premières structures étaient des « structures de rencontres ». C’est simplement une proposition avec un cadre précis : regarder quelqu’un, respirer avec lui, parler, bouger ou se toucher.
Chacun reste libre d’entrer dans l’expérience ou non.
Le but n’est pas de réussir, mais de voir ce que cette rencontre fait apparaître.
Je me souviens surtout de mon inconfort.
Que faire de mon visage ?
Fallait-il sourire ?
Avoir l’air sérieux ?
Bienveillant ?
Regarder un œil ?
L’autre ?
Les deux, si c’est seulement possible ?
Et mon mental, évidemment, s’est rapidement mis au travail.
Est-ce que je regarde correctement ?
Voilà que je pouvais même commencer à vouloir réussir à regarder. Alors que la proposition semblait beaucoup plus simple :
regarde.
Et reste là.
Cela paraît facile.
Ça ne l’était pas forcément pour moi.
Pourquoi ai-je envie de détourner les yeux ?
Dans une conversation ordinaire, je peux très facilement regarder ailleurs.
La table.
Mes mains.
Une fenêtre.
Quelqu’un qui passe.
Je peux même continuer à parler comme si de rien n’était.
Mais lorsque je reste face à quelqu’un et que la structure m’invite à maintenir cette rencontre, beaucoup de mes petites échappatoires disparaissent.
Et quelque chose devient plus visible.
Ma gêne.
Mon envie de plaire.
Ma difficulté à ne rien faire.
Peut-être aussi ma peur d’être jugé.
Lors de ma première rencontre, j’ai immédiatement partagé mon inconfort, comme pour m’excuser. J’ai eu la surprise d’entendre la participante me confier une impression similaire.
Ce n’est pas facile de regarder l’autre.
Il y a quelque chose d’étrange.
Personne ne me touche.
Personne ne me pose de question.
Et pourtant, je peux me sentir beaucoup plus exposé que dans certaines conversations très personnelles.
Peut-être parce que les mots me permettent aussi de me cacher.
Le regard, lui, laisse parfois moins d’endroits où aller.
Regarder sans immédiatement nommer
Dans son chapitre consacré au regard tantrique, Frédéric David propose une expérience qui m’intéresse : regarder sans immédiatement nommer ce que l’on voit.
Une chaise cesse pendant quelques instants d’être seulement « une chaise ».
Un arbre, seulement « un arbre ».
Le regard retrouve les formes, les couleurs, les textures avant que le mental ne range immédiatement les choses dans ses catégories.
Et je me demande ce que cela change lorsque je regarde une personne.
Parce que mon mental sait classer très vite.
Une femme.
Belle.
Attirante.
Pas attirante.
Trop jeune.
Plus âgée.
Sensuelle.
Pas pour moi.
Un homme.
Sympathique.
Impressionnant.
Concurrent.
Rassurant.
Et tout cela peut apparaître en quelques secondes.
Est-ce que je peux regarder quelqu’un quelques instants avant de décider ce qu’il représente pour moi ?
Cette question me plaît. Pas supprimer ce que je ressens. Mais laisser peut-être quelques secondes avant que toutes mes étiquettes prennent possession de la rencontre.
Voir d’abord.
Interpréter ensuite.
Ou parfois ne pas interpréter du tout.
Être regardé est peut-être plus difficile que regarder
Il y a évidemment un petit problème dans cette expérience.
Pendant que je regarde l’autre…
l’autre me regarde aussi.
Et là, cela devient une autre affaire.
Que voit-elle ?
Mon âge ?
Mes rides ?
Mon hésitation ?
Mon désir ?
Mon inconfort ?
Est-ce que je lui plais ?
Est-ce qu’elle me trouve séduisant ?
Trop intense ?
Ridicule ?
Je retrouve quelque chose que je suis déjà en train de découvrir dans le massage. Je suis assez à l’aise lorsque je fais.
Lorsque je donne.
Lorsque je regarde.
Mais être celui qui reçoit ?
Recevoir un massage.
Recevoir une attention.
Et maintenant :
recevoir le regard de quelqu’un.
Cela demande peut-être une autre forme de disponibilité. Accepter de ne pas maîtriser ce que l’autre voit de moi.
Et surtout de ne pas pouvoir contrôler ce qu’il ou elle en pense.
Regarder sans séduire
Cela devient particulièrement intéressant pour moi dans le regard entre un homme et une femme. Parce que j’ai longtemps connu un autre langage du regard.
Celui de la séduction.
Un regard peut demander :
Est-ce que je te plais ?
Il peut proposer :
Tu me plais.
Il peut chercher une réponse.
Une ouverture.
Une permission.
Parfois même commencer à écrire très rapidement la suite de l’histoire.
Je connais assez bien ce regard-là.
Dans certaines structures auxquelles j’ai participé, la proposition était différente.
Regarder.
Sans devoir séduire.
Sans obtenir.
Sans provoquer.
Sans chercher immédiatement ce qui pourrait venir après.
J’ai plusieurs fois ressenti un certain plaisir à être face à certaines femmes. Était-ce un plaisir lié au désir ? Était-ce un plaisir lié à un fantasme ?
Je regardais cette femme.
Je la trouvais belle.
J’étais bien face à elle.
Et peut-être que, pour une fois,
ce plaisir n’avait pas besoin de devenir autre chose.
Être là.
Par le regard.
Accepter son regard sur moi.
Peut-être que j’apprends doucement quelque chose :
je peux regarder une femme et apprécier sa beauté sans avoir besoin de transformer cette beauté en possibilité pour moi.
Cela paraît presque évident lorsque je l’écris aujourd’hui.
Cela ne l’a pas toujours été dans ma manière de fonctionner jusqu’à présent.
Regarder sans prendre
Cette expression rejoint directement une autre découverte de mes massages :
toucher sans prendre.
Peut-être existe-t-il aussi une manière de :
regarder sans prendre.
Ne pas saisir l’autre avec mes yeux.
Ne pas immédiatement chercher à savoir ce que cette personne pourrait devenir pour moi.
Une amante ?
Une partenaire ?
Une personne qui me plaît ?
Une personne qui ne me plaît pas ?
Simplement la laisser être là.
Frédéric David décrit le regard tantrique comme un regard qui accueille plutôt qu’un regard qui cherche à capturer.
Cette idée me parle beaucoup. Elle crée presque une continuité :
toucher sans prendre ;
regarder sans prendre ;
être avec sans posséder.
Je ne sais pas encore si je sais réellement faire cela.
Mais je commence à reconnaître la différence.
Et si le désir apparaît malgré tout ?
Évidemment, regarder sans prendre ne signifie pas devenir aveugle au désir.
Une femme peut me regarder. Je peux la trouver belle. Son regard peut me toucher.
Je peux sentir une attraction.
Une excitation peut même apparaître.
Le Tantra que je découvre ne semble pas me demander de supprimer ces sensations.
La question serait plutôt :
qu’est-ce que j’en fais ?
Est-ce que ce désir prend immédiatement les commandes ?
Est-ce que je commence à imaginer une suite ?
Une proximité ?
Un toucher ?
Un baiser ?
Ou est-ce que je peux simplement constater :
cette femme me touche.
Et rester là.
Pas besoin d’aller plus loin pour que ce qui se passe soit réel. Cette idée rejoint beaucoup de choses que j’apprends actuellement autour de la sexualité.
Le désir existe.
Mais il n’est pas obligé de devenir immédiatement un programme d’action.
Le regard aussi peut respirer
J’aime beaucoup une image rencontrée dans la méditation :
le regard peut respirer.
Parce que « soutenir le regard » peut facilement devenir pour moi :
fixer.
Et fixer quelqu’un pendant plusieurs minutes peut devenir presque agressif.
Ce n’est probablement pas cela que je cherche.
Un regard peut peut-être rester vivant.
Se poser.
Bouger légèrement.
S’adoucir.
S’élargir.
Revenir.
Comme la respiration.
Je peux être présent sans devenir rigide.
Je peux regarder sans dévisager.
Je peux rester en relation sans transformer le regard en épreuve de force.
Cette nuance m’intéresse beaucoup. Parce que, là encore, elle sort d’une logique de performance.
Il ne s’agit pas de réussir à tenir les yeux ouverts plus longtemps que l’autre.
Il s’agit peut-être simplement de rester en relation.
Il ne se passe rien… et pourtant quelque chose se passe
C’est probablement ce qui me surprend le plus.
Deux personnes.
Face à face.
Elles ne parlent pas.
Elles ne se touchent pas.
Elles respirent.
Et pourtant l’expérience peut devenir extrêmement intense.
Pourquoi ?
Je n’en sais rien exactement. Peut-être parce que nous remplissons habituellement très vite l’espace.
Nous parlons.
Nous bougeons.
Nous plaisantons.
Nous touchons.
Nous expliquons.
Nous essayons de savoir ce que l’autre pense. Et lorsque tout cela s’arrête, il reste quelque chose de beaucoup plus simple.
La présence de l’autre.
Et la mienne.
Je commence peut-être à comprendre pourquoi certaines structures tantriques utilisent si souvent le regard avant même le toucher.
Le regard peut-il toucher ?
La question semble presque contradictoire. Toucher suppose normalement la peau. Les mains.
Un contact physique.
Et pourtant, certains regards peuvent provoquer en moi quelque chose de très corporel.
Ma respiration change.
Mon ventre se serre ou se détend.
Mon visage chauffe.
Une émotion apparaît.
Je peux me sentir accueilli.
Désiré.
Jugé.
Scruté.
Ou parfois simplement reconnu.
J’arrive maintenant à reconnaître chez moi différents degrés de relâchement lors des structures de rencontre par le regard.
Je me rends compte que la qualité de mon regard ne dépend pas seulement de la beauté physique de la personne ou d’un éventuel fantasme.
Elle dépend aussi beaucoup de
la manière dont je me sens, moi, à ce moment-là.
Je m’en suis rendu compte lors d’une rencontre avec un homme qui me semblait particulièrement à l’aise.
Détendu.
Ouvert.
Heureux d’être là.
Quelque chose dans son regard ne semblait rien me demander.
Je pouvais simplement rester face à lui.
Et, chose assez nouvelle pour moi, je ressentais dans cette rencontre une forme de chaleur, presque d’affection, sans avoir besoin de savoir exactement ce qu’elle signifiait.
Alors, le regard touche-t-il réellement ?
Oui. Non.
Je n’en sais rien. Rien n’est systématique.
Mais mon corps, lui, semble parfois se comporter comme s’il avait été touché.
Et cela suffit déjà à faire du regard une expérience beaucoup moins abstraite que je ne l’imaginais.
Me regarder moi-même
Il y a une autre proposition qui m’interpelle : utiliser un miroir.
Mais pas pour vérifier.
Pas pour corriger.
Pas pour examiner les dégâts du temps.
Simplement se regarder.
Il propose notamment cette idée :
« Je me vois. Je m’accueille. Je me reconnais. »
À 63 ans, cela prend pour moi une résonance particulière.
Je connais très bien l’autre usage du miroir.
Le ventre.
Les rides.
La peau.
Les cheveux.
Ce qui s’est relâché. Ce qui n’est plus exactement comme avant.
Le miroir devient très facilement un outil d’évaluation.
Je regarde ma barbe.
Mon nez que je trouve de travers.
Mes cheveux, pour vérifier s’ils sont bien placés.
Et puis mes yeux.
Suis-je heureux ?
Qu’y a-t-il derrière ?
Il m’est très difficile de ne pas me juger, de ne pas me jauger.
J’ai encore beaucoup de choses à apprendre sur la manière dont je me regarde moi-même.
Et si apprendre à regarder l’autre commençait aussi par apprendre à me regarder moi-même autrement ?
Sans complaisance. Mais sans condamnation non plus.
Simplement reconnaître :
c’est moi.
Aujourd’hui.
Avec ce visage-là.
Cette histoire-là.
Et ce corps-là.
Regarder un corps ou rencontrer quelqu’un ?
Cette question rejoint directement ce que je découvre dans le massage.
Je peux regarder un corps.
Le trouver beau.
Vieillissant.
Désirable.
Excitant.
Pas attirant.
Mon cerveau fait cela extrêmement vite. Mais lorsqu’une personne me regarde elle aussi, quelque chose peut changer.
Le corps ne disparaît pas.
Le désir non plus forcément.
Mais il y a quelqu’un derrière ces yeux.
Une vie.
Une histoire que je ne connais pas.
Des peurs.
Des envies.
Des blessures peut-être.
Des contradictions.
Comme moi.
Le corps cesse alors un peu d’être seulement un corps devant moi.
Il devient le corps de quelqu’un.
Cela change beaucoup de choses.
Le regard et le sacré
Depuis que je réfléchis à ce que le sacré signifie pour moi dans le Tantra, je comprends peut-être mieux pourquoi le regard peut prendre autant de place.
Avant un massage.
Avant une structure.
Avant parfois même de se toucher.
Regarder.
Respirer.
Prendre le temps de rencontrer la personne qui est là.
Ce regard ne rend rien sacré par magie. Mais il peut interrompre l’automatisme.
Je ne commence pas immédiatement à faire.
Je ne pose pas immédiatement mes mains.
Je ne cherche pas immédiatement ce que je pourrais obtenir.
Pendant quelques instants :
je rencontre d’abord quelqu’un.
Et peut-être qu’une forme de sacré commence aussi simplement que cela.
Mais le regard n’autorise rien
Cette distinction me paraît essentielle. Deux personnes peuvent se regarder longtemps. Une émotion peut apparaître.
Une grande proximité aussi.
Du désir peut circuler.
Et pourtant :
un regard n’est pas un consentement au toucher.
Un sourire n’est pas un consentement au baiser.
Une émotion n’est pas un consentement à une relation sexuelle.
Et l’intensité vécue pendant une structure ne crée pas automatiquement une relation après la structure.
Je découvre de plus en plus que l’intimité peut être entière sans avoir besoin d’être prolongée.
Un moment peut être profond.
Réel.
Émouvant.
Et s’arrêter là.
Cela ne lui enlève rien.
Mon mental, lui, adore interpréter les regards
Évidemment, il reste un problème.
Mon mental.
Elle me regarde longtemps.
Je lui plais.
Elle détourne les yeux.
Je la gêne.
Elle sourit.
Elle a envie de quelque chose.
Elle semble émue.
Il se passe forcément quelque chose entre nous.
Quelques secondes et le scénario est déjà écrit. Je retrouve ici quelque chose que j’explore avec les accords toltèques :
la difficulté à ne pas remplir immédiatement ce que je ne sais pas.
Peut-être qu’avec le regard aussi, l’exercice consiste parfois à revenir au fait.
Elle me regarde.
Elle sourit.
Elle détourne les yeux.
Et pour le reste :
je ne sais pas.
Cela suffit peut-être.
« Je te vois »
Il y a une formule très simple dans la méditation.
Regarder quelqu’un et se dire intérieurement :
« Je te vois. »
Cette phrase me plaît. À condition de ne pas lui faire dire davantage.
« Je te vois » ne signifie pas :
je te connais.
Je te comprends.
Je sais ce que tu ressens.
Je sais ce que tu veux.
Je te désire.
Tu me désires.
Cela signifie peut-être seulement :
je reconnais que tu es là.
Et pendant quelques instants, je t’accorde réellement mon attention.
Alors, regarder quelqu’un est-il déjà une forme d’intimité ?
Aujourd’hui, je répondrais probablement : oui.
Mais pas n’importe quel regard. Je peux regarder sans voir.
Évaluer. Comparer. Surveiller.
Séduire. Désirer. Classer.
Ou je peux parfois faire quelque chose de beaucoup plus simple.
Regarder.
Être regardé.
Respirer.
Et ne pas chercher immédiatement à remplir ce qui se passe entre nous.
Peut-être que l’intimité commence là. Pas nécessairement lorsque deux corps se touchent.
Mais lorsque deux personnes acceptent, pendant quelques instants, de ne plus complètement se cacher l’une à l’autre.
Sans promesse.
Sans obligation de suite.
Sans possession.
Simplement :
je te vois.
Et, pendant quelques instants,
j’accepte aussi que tu me voies.