J’ai arrêté une vie.
Ou, plus exactement, une partie importante de ma vie s’est arrêtée.
Pendant des années, l’entreprise avait organisé une grande partie de mon temps.
Mes journées.
Mes pensées.
Mes inquiétudes.
Mes priorités.
Même lorsque je ne travaillais pas, il restait toujours quelque chose à régler.
Une décision à prendre.
Un problème à résoudre.
Une anticipation.
Le lendemain.
La semaine suivante.
Le chiffre d’affaires.
Les salariés.
Les clients.
La trésorerie.
Toujours quelque chose.
Puis tout cela s’est arrêté.
Mais j’ai découvert assez rapidement quelque chose d’étrange :
arrêter l’entreprise ne suffisait pas à arrêter l’homme que l’entreprise avait fabriqué.
J’ai été acculé au dépôt de bilan. Il n’y avait plus suffisamment de trésorerie ni de fonds propres pour affronter les pertes et les dettes. Et comme j’avais consacré une grande partie de ma vie à cette entreprise, j’ai fini par faire une association radicale :
je suis l’entreprise ; l’entreprise est en faillite ; donc je suis en faillite.
J’ai éprouvé à la fois un grand vide — “je ne suis plus rien” — et un immense soulagement : “ça s’arrête enfin”.
J’ai été acculé au dépôt de bilan, n’ayant plus de trésorerie ni de fonds propres pour affronter les pertes, les dettes. comme j’ai consacré ma vie à cette entreprise, j’ai été confronté à une interprétation radicale : Je suis l’entreprise, l’entreprise est en faillite, je suis en faillite.
J’ai ainsi éprouvé à la fois un grand vide (je suis rien) et un grand soulagement (ça s’arrête enfin)
J’avais besoin de me retirer
À un moment, j’ai ressenti le besoin de m’éloigner.
Pas forcément de partir très loin.
Mais de mettre une vraie distance entre moi et le monde dans lequel je venais de vivre.
Le bruit.
Les sollicitations.
Les urgences.
La logique de l’entreprise.
Le besoin permanent de produire quelque chose.
J’avais besoin de silence.
Et surtout de nature.
Des bois.
Des forêts.
Des chemins.
Des endroits où personne ne m’attendait.
Où je n’avais rien à vendre.
Rien à décider.
Rien à réparer.
Rien à prouver.
Je suis parti le 1er juin et j’ai recherché un camping naturiste dans la nature. J’ai trouvé le Domaine naturiste du Chaudeau, sur 50 hectares, avec étang, bois, chemins de randonnées et un accueil familial et bienveillant.
Pascale est rapidement venue me rejoindre pour partager ce même goût de la nature, de la tranquillité et du ressourcement. Le terrain que j’avais choisi était au bout du camping, proche de l’étang, entouré sur trois cotés des bois. Un calme royal entouré d’oiseaux, de grenouilles et tortues.
J’étais à la fois ailleurs et chez moi.
Je crois que j’avais besoin de créer suffisamment de silence autour de moi pour commencer à entendre ce qui se passait à l’intérieur.
Faire un stage avec moi-même
Cette expression m’est venue assez naturellement :
faire un stage avec moi-même.
J’ai participé à des stages où l’on crée volontairement un cadre différent de la vie ordinaire.
On quitte ses habitudes.
On ralentit.
On médite.
On pratique.
On parle.
On observe.
On essaie parfois quelque chose de nouveau.
Et surtout, pendant quelques jours, on accepte que tout ne fonctionne pas comme d’habitude.
Pourquoi ne pourrais-je pas créer moi-même un cadre de ce type ?
Sans animateur.
Sans groupe.
Sans programme précis.
Simplement avec moi.
Je n’avais pas de règles, pas d’horaires, une connexion internet 3G, quelques livres, mon ordi et un cahier-journal de pensées.
Je ne voulais pas remplacer l’ancien agenda par un autre agenda aussi rempli.
Je voulais voir ce qui se passait lorsque je laissais davantage d’espace.
Mes journées ont commencé à changer
Mes besoins de base n’ont évidemment pas disparu.
Dormir.
Me lever.
Faire ma toilette.
Manger.
Faire quelques courses.
Entretenir ce qui doit l’être.
Mais autour de cette vie ordinaire, j’ai commencé à installer autre chose.
Ou peut-être une nouvelle hygiène.
Le matin, avant même de me lever, je médite avec le livre-méditation audio de Frederic David ou simplement avec la musique planante de Brian Eno.
Pas nécessairement très longtemps.
Je reste là.
Je respire.
J’essaie de ne pas me précipiter immédiatement dans la journée.
Puis il y a la marche.
La forêt. Marcher autrement.
Pas seulement aller d’un point à un autre.
Essayer de sentir le sol.
Regarder les arbres.
Écouter.
Respirer.
Et lorsque mon esprit repart dans ses histoires, revenir simplement à ce qui est là.
Je lis également beaucoup.
Mais j’essaie de lire autrement.
Moins pour accumuler des connaissances.
Davantage pour comprendre réellement ce que je lis.
Je peux revenir sur une phrase.
Fermer le livre.
Y penser.
Voir si elle fait écho à quelque chose que j’ai vécu.
Et puis j’écris
Il y a aussi ce blog.
La suite est vivante n’est pas venue tout de suite. Il m’a fallu presque deux mois. Deux mois pour me retrouver, me reconsidérer, lentement, seul mais aussi avec Pascale.
Attentive à ce temps de retrait, elle partageait mon goût de la nature et du calme. Nos conversations accompagnaient aussi cette reconstruction, avec discernement et bienveillance.
Je pourrais facilement transformer cette activité en nouveau travail.
Prévoir tant d’articles.
Regarder les statistiques.
Optimiser.
Produire.
Faire un calendrier.
Créer une obligation.
Je connais très bien cette mécanique et j’ai sciemment accordé du temps à d’autres choses, à me laisser des aires de distraction, des changements de rythmes.
J’essaie donc de faire autrement.
Je lis.
Je réfléchis.
J’écris.
Je reprends.
Je laisse parfois un texte plusieurs jours.
Le blog devient aussi une manière de déposer mes recherches.
Mais surtout de voir ce que je pense réellement.
Je découvre vite qu’écrire peut être une forme d’introspection.
Une phrase apparaît.
Puis une autre.
Et parfois je comprends quelque chose que je n’avais pas compris avant de commencer à écrire.
La forêt est calme. Mon mental beaucoup moins.
Partir dans les bois ne suffit évidemment pas à devenir paisible.
J’ai emporté quelque chose avec moi.
Moi.
Et mon mental.
Lui n’a pas forcément compris immédiatement que l’entreprise était terminée.
Il peut encore chercher des problèmes.
Inventer des urgences.
Reprendre une vieille conversation.
Imaginer ce que j’aurais dû faire.
Ce que quelqu’un aurait dû faire.
Préparer demain.
Puis après-demain.
Ou transformer ce qui devait être une promenade en forêt en réunion stratégique avec moi-même.
Au début, je croyais me faire piéger par mon mental qui revenait à la charge m’emboucanner. C’est là qu’une idée rencontrée chez Osho m’a rendu un énorme service : mon mental n’était peut-être pas moi tout entier. Je pouvais l’observer au lieu de croire chacune de ses pensées.
Whouaa !
Je pouvais maintenant dialoguer avec mon mental, le distinguer de mon être. J’ai pris l’image de mon mental comme étant des nuages. Certains jours, de petits nuages. À d’autres moments, de gros nuages, denses. L’idée n’était plus forcément de les chasser. Mais de les regarder passer.
Cela m’a été très bénéfique.
Cela me fait parfois sourire.
J’ai quitté le bureau.
Mais le bureau n’a pas complètement quitté ma tête.
Déposer mon ancienne vie
Je n’ai pas envie de renier tout ce que j’ai vécu.
Mon ancienne vie m’a construit.
Elle m’a appris.
Elle m’a fait rencontrer des gens.
Elle m’a donné des satisfactions.
Elle m’a également épuisé par moments.
Et certains fonctionnements qui ont pu m’aider autrefois ne sont peut-être plus ceux dont j’ai besoin maintenant.
Je commence donc à les regarder.
Aujourd’hui, certains mécanismes de mon ancienne vie subsistent.
Comme de vouloir me sentir utile quelque part, vouloir résoudre un problème quand il apparaît. Il semblerait que le contrôle soit encore une chose importante pour moi.
Par contre, j’apprends à ne pas remplir chaque moment vide. J’apprends à accepter une journée où je n’ai rien produit, où je n’ai pas été merveilleux ni exceptionnel.
Une journée ordinaire, en somme. Et découvrir qu’une journée ordinaire peut être une bonne journée.
Je crois que passer à autre chose nécessite aussi cela.
Ne pas simplement changer de décor.
Regarder les mécanismes que l’on risque de transporter avec soi.
Mon disque dur
Il m’arrive de penser à cette période comme à une sorte de reformatage.
L’image est évidemment imparfaite.
Je ne veux pas effacer mon disque dur.
Il contient trop de choses importantes.
Des souvenirs.
Des apprentissages.
Des erreurs.
Des compétences.
Des personnes.
Toute une vie.
Mais j’aimerais peut-être empêcher certains vieux programmes de se lancer automatiquement.
Faire avant de sentir.
Produire avant de profiter.
Résoudre avant d’écouter.
Remplir le vide.
Anticiper ce qui pourrait mal se passer.
Contrôler avant de faire confiance.
Et peut-être en installer quelques autres.
Respirer avant de me lever.
Prendre le temps.
Marcher sans destination utile.
Écouter avant de répondre.
Créer sans penser immédiatement à la rentabilité.
Lire sans devoir exploiter ce que je lis.
Laisser parfois une question sans réponse.
Je ne sais pas si on se « reprogramme » réellement à 63 ans.
Mais je constate qu’on peut au moins commencer à repérer ce qui fonctionne automatiquement.
Et parfois décider de ne pas appuyer sur le même bouton.
Ne rien faire devient presque un exercice
Il y a une chose qui reste parfois difficile :
ne rien faire.
Pas méditer.
Pas lire.
Pas écrire.
Pas travailler sur moi.
Pas améliorer quelque chose.
Simplement être là.
Est-ce que j’ai besoin de justifier mes journées ?
Je culpabilise moins si je n’ai rien « accompli » de la journée. Je trouve, en tous cas, des éléments anodins à mettre en avant, au lieu de rechercher à faire de l’exceptionnel.
Je peux même réussir à transformer le repos en programme de développement personnel.
Ce qui est assez remarquable.
Peut-être qu’un jour je saurai simplement m’asseoir.
Sans avoir besoin d’appeler cela une pratique.
Recommencer ne veut pas dire repartir de zéro
C’est aussi quelque chose que je commence à comprendre.
Je ne repars pas de zéro.
J’ai 63 ans.
Une histoire.
Des habitudes.
Des blessures.
Des réussites.
Des erreurs.
Un corps qui a vécu.
Un cerveau bien entraîné à fonctionner d’une certaine manière.
Recommencer ne signifie donc pas tout effacer.
Cela signifie peut-être regarder ce qui existe et choisir plus consciemment ce que je veux emporter avec moi.
Ce que je souhaite garder de l’homme que j’étais, c’est le courage, la curiosité, le goût d’entreprendre.
Ce que je souhaite alléger est ce mental qui me poursuivait, ces objectifs et contraintes qui me submergeaient.
Cette idée me rassure.
Je n’ai pas besoin de devenir quelqu’un d’autre.
Je peux peut-être simplement essayer de devenir un peu plus consciemment celui que je suis.
Et me voilà débutant
Il y a quelque chose d’assez amusant dans tout cela.
Après une vie passée à apprendre à savoir faire, je me retrouve débutant.
Débutant dans ma manière de vivre mes journées.
Débutant dans le Tantra.
Débutant dans certains massages.
Débutant dans la danse.
Débutant dans certaines formes de méditation.
Débutant dans l’écriture d’un blog personnel.
Et parfois débutant dans des choses aussi simples que ne pas savoir ce que je vais faire demain.
Et je crois que j’aime cela, même si mon ego proteste. Il m’arrive même d’avoir envie de rire de moi lorsque je surprends certains de mes anciens mécanismes en train de revenir.
Je commence à trouver cela assez réjouissant.
Le débutant a encore beaucoup de premières fois devant lui.
À 63 ans, ce n’est finalement pas une mauvaise nouvelle.
Qu’est-ce qu’une bonne journée maintenant ?
C’est peut-être la question qui change le plus.
Pendant longtemps, une bonne journée pouvait être une journée productive : un problème résolu, une vente ou un marché remporté, un projet avancé, une liste de tâches cochées.
Aujourd’hui, le sentiment d’avoir passé une bonne journée peut venir d’une méditation, d’un échange, d’une promenade, de quelques pages réellement comprises, d’un moment partagé avec ma compagne.
Je commence à découvrir que la valeur d’une journée ne se mesure peut-être pas uniquement à ce qu’elle produit.
C’est une idée simple.
Pour moi, elle ne l’est pas tant que cela.
Apprendre à faire de la place
Je ne sais toujours pas exactement ce que sera la prochaine partie de ma vie.
Et je crois que je commence à accepter de ne pas le savoir.
J’ai des pistes.
Le Tantra.
Le massage.
Le yoga.
L’écriture.
Les rencontres.
La nature.
De nouvelles expériences.
Mais je ne veux pas immédiatement transformer tout cela en nouveau plan de carrière.
Ce serait une manière très efficace de reconstruire exactement ce que je viens de quitter.
Cette période m’a fait sentir très concrètement à quel point ce que je croyais installé pouvait disparaître. Et combien certaines choses que je pensais essentielles pouvaient soudain devenir relatives.
L’impermanence, que j’avais rencontrée dans mes lectures, devenait beaucoup moins théorique.
Peut-être que ma tâche du moment est plus simple.
Déposer.
Observer.
Respirer.
Faire un peu de silence.
Regarder ce qui revient.
Et ce qui ne revient pas.
Voir ce qui me donne réellement envie de me lever le matin et de retrouver peu à peu l’envie de vivre.
Ma nouvelle vie commence peut-être ici
Par mes journées.
La manière dont je me réveille.
La manière dont je marche.
La manière dont je mange.
La manière dont je lis.
La manière dont j’écris.
La manière dont je laisse parfois quelques minutes sans les remplir.
Je ne sais pas encore si cela produira une nouvelle vie.
Et, pour une fois, je n’ai peut-être pas besoin de le savoir tout de suite.
Je ne suis peut-être pas encore en train de construire la suite.
Pour l’instant, j’apprends à lui faire de la place.