Quand Viagra et Cialis ne suffisent plus : faut-il réinventer sa sexualité ?

Vieillir sexuellement — EPISODE 4


Dans les trois premiers articles de cette série, j’ai raconté une évolution qui s’est installée progressivement.

Il restait toujours un espoir :
peut-être que la prochaine fois cela fonctionnera mieux.

Cette quatrième étape est différente. Elle commence lorsque je dois envisager une réalité que j’aurais préféré repousser :
et si Viagra et Cialis ne suffisaient réellement plus pour me permettre les rapports sexuels que j’ai toujours connus ?

La question n’est alors plus seulement médicale.

Elle touche à ma sexualité.
À mon plaisir.
À ma manière d’être avec une femme.

Et peut-être aussi à la représentation que je me suis longtemps faite de moi comme homme.

Le moment où je ne peux plus seulement espérer que la prochaine fois sera meilleure

Pendant longtemps, lorsque le médicament fonctionnait moins bien, je pouvais trouver des explications.

Je suis fatigué.
J’ai mal dormi.
J’ai mangé trop lourd.

J’ai attendu trop longtemps.
Ou pas assez.

J’étais stressé.
Je n’étais peut-être pas suffisamment excité.

La prochaine fois sera meilleure.

Et parfois elle l’était.

Une difficulté occasionnelle ne signifie évidemment pas qu’un traitement est devenu inefficace.

Mais lorsque, progressivement, l’érection reste très molle, disparaît facilement ou ne permet pratiquement plus une pénétration satisfaisante malgré un traitement correctement utilisé, quelque chose change.

Je ne suis plus seulement devant une panne.
Je commence à rencontrer une limite.

Et une limite est beaucoup plus difficile à négocier avec soi-même.

« Donc maintenant, je ne peux plus ? »

Je crois que ma première réaction est une forme de refus.

Pas nécessairement spectaculaire.
Plutôt une difficulté à accepter ce que je constate pourtant.

Parce qu’il ne s’agit pas d’une capacité anodine.

Pendant plusieurs décennies de vie sexuelle, l’érection a accompagné énormément de choses.

Le désir.
L’excitation.
Faire l’amour.
Pénétrer.
Donner du plaisir.
Recevoir du plaisir.
Avoir un orgasme.

Tout cela s’était tellement imbriqué que mon cerveau peut faire un raccourci brutal :
« Je ne peux plus faire l’amour. »

Mais cette phrase contient déjà toute une définition de ce que signifie pour moi « faire l’amour ».

Elle signifie plus exactement :
« Je ne peux plus avoir facilement les rapports avec pénétration auxquels j’étais habitué. »

Ce n’est pas du tout la même chose.

Mais entre le comprendre intellectuellement et parvenir à le vivre ainsi, il y a un chemin.

Il y a une perte. Pourquoi prétendre le contraire ?

Je me méfie d’une consolation trop rapide.

Quelque chose comme :
« L’érection n’a aucune importance. Il existe tellement d’autres façons de faire l’amour. »

Je ne le ressens pas comme cela.

L’érection a de l’importance pour moi.
La pénétration aussi.

Le plaisir de sentir mon sexe dur compte.

Pénétrer une femme peut avoir une dimension physique, sensuelle, émotionnelle et symbolique très forte.

Et perdre cette possibilité peut faire mal.
Je peux la regretter.
En être contrarié.
Être en colère.

Ressentir une forme d’injustice devant un corps qui ne fait plus ce qu’il faisait autrefois.

Je n’ai pas besoin de minimiser cela pour essayer ensuite de découvrir autre chose.

Quelque chose est peut-être en train de se terminer.

Cela mérite d’abord d’être reconnu.

Je crois qu’il existe pour moi une forme de deuil de certaines capacités corporelles.

Pas le deuil d’une personne. Mais celui d’une représentation de mon corps et de ma sexualité.

Il y a le refus. La recherche d’une solution. La comparaison avec avant. Parfois la colère. Parfois la tristesse.

Puis, peut-être, quelque chose qui ressemble davantage à de l’acceptation.

Mais accepter ne signifie pas :
« Cela ne me fait rien. »

Cela signifie peut-être commencer à me demander :
« Voilà le corps que j’ai aujourd’hui. Que puis-je encore vivre avec lui ? »

Cette question me semble beaucoup plus féconde. Elle ne demande plus au passé de revenir.

Elle demande au présent ce qui reste possible.

La médecine n’a pas nécessairement dit son dernier mot

Avant de conclure que je dois simplement accepter, il existe évidemment une autre étape :
faire le point médicalement.

Si Viagra, Cialis ou d’autres traitements oraux deviennent insuffisants, il faut comprendre pourquoi.

Pas augmenter moi-même les doses.
Pas multiplier les comprimés.
Pas bricoler des associations.

Mais retourner vers le médecin ou l’urologue.

Le traitement est-il encore adapté ?
Est-il utilisé correctement ?
Quelque chose a-t-il changé dans mon état de santé ?
Une cause vasculaire ?

Métabolique ?
Neurologique ?
Hormonale ?

Un autre médicament ?

Mon état cardiovasculaire ?

Et lorsque les traitements par voie orale ne suffisent réellement plus, d’autres possibilités existent.

Injections intracaverneuses. Dispositifs à dépression. Implants péniens dans certaines situations.
Je ne veux pas transformer cet article en catalogue de traitements.

Ce qui m’intéresse davantage est la question que leur existence fait apparaître :
jusqu’où ai-je envie d’aller pour préserver la possibilité de pénétrer ?

Je peux très bien décider qu’une injection est une contrainte acceptable au regard du plaisir qu’elle me permet de retrouver.

Je peux aussi considérer que cette médicalisation prend trop de place pour moi.

Je peux vouloir explorer plusieurs solutions avant de décider.

Il n’y a probablement pas une réponse idéale.

Il y a surtout à essayer de comprendre ce qui compte réellement pour moi.

Jusqu’où ai-je envie de réparer ?

Cette question dépasse probablement la sexualité.

En vieillissant, jusqu’où ai-je envie d’essayer de maintenir ce qui fonctionnait avant ?

Et à quel moment est-ce que j’accepte que certaines choses changent ?

Je n’ai aucune honte à vouloir conserver une sexualité pénétrative. Vouloir bander ne signifie pas nécessairement être obsédé par la performance.

La pénétration peut simplement avoir une place importante dans ma manière d’aimer, de désirer et de faire l’amour.

Mais je peux aussi constater qu’à force de chercher l’érection, toute la rencontre finit par tourner autour d’elle.

Comprimé.
Moment de la prise.
Attente.
Surveillance.

Tentative.
Déception.

Nouvelle consultation.
Autre solution.
Nouvelle tentative.

Et progressivement, tout le reste peut devenir secondaire devant une seule mission :
rendre mon pénis suffisamment dur.

C’est là qu’une autre question commence à m’intéresser :
à quel moment le moyen prend-il plus de place que le plaisir que j’essayais précisément de retrouver ?

Et si la pénétration cessait d’être l’examen final ?

Pendant longtemps, j’ai vécu la relation sexuelle selon un scénario assez classique.

Le désir.
Les caresses.
L’érection.
La pénétration.
L’orgasme.
Et, avant mon opération, l’éjaculation.

La pénétration occupait presque naturellement le centre.

Tout ce qui précédait pouvait même être qualifié de :
préliminaires.

Ce mot est intéressant.

Il suppose que les mains, la bouche, les caresses, le massage, le jeu et la sensualité seraient surtout la préparation de quelque chose de plus important.

La « vraie » relation sexuelle.

Et si cette hiérarchie elle-même devenait problématique lorsque mon érection ne me permet plus de la suivre ?

Au début de ma relation avec Pascale, nous avons parlé de sexualité. Et assez rapidement, j’ai compris que nous n’accordions pas forcément la même place à la pénétration.

Pour moi, faire l’amour restait encore très naturellement associé au fait de pénétrer.

Dans nos échanges, Pascale me faisait comprendre qu’elle n’avait pas besoin que la sexualité soit organisée autour de cela. Cette idée me surprenait probablement davantage que je ne voulais l’admettre.

Parce qu’elle venait toucher quelque chose de très installé chez moi :
désir, érection, pénétration.

Comme si l’un devait naturellement conduire au suivant.

Je commençais alors à découvrir qu’une rencontre pouvait être très sensuelle, très sexuelle, très intime…
sans que la pénétration en soit nécessairement le centre ou l’aboutissement.

Tout ce que je considérais comme ce qui précède peut soudain prendre une autre valeur.

Les caresses ne sont plus nécessairement des préliminaires.
Le massage non plus.
Le plaisir oral non plus.
La sensualité non plus.

Cela peut être la sexualité.

Tout simplement.

Mais je ne veux pas en faire un lot de consolation

Il y aurait pourtant un piège.

Me dire :
« Puisque je ne peux plus pénétrer correctement, je vais me rabattre sur autre chose. »

Si je pense ainsi, la hiérarchie reste exactement la même. La « vraie sexualité » reste la pénétration.
Et tout le reste devient une compensation.

Un plan B.

Ce que je peux encore faire faute de mieux.

Je crois que le déplacement est plus profond. Et avec Pascale, cela n’est plus seulement une réflexion.

Je découvre concrètement que je peux lui donner beaucoup de plaisir sans que mon érection ou la pénétration soient nécessairement au centre de ce qui se passe.

Être présent.
Prendre le temps.
La masser.
La caresser.

Sentir ses réactions.
Adapter mes gestes.

Rester attentif à son corps plutôt qu’à la rigidité du mien.

Je peux donner du plaisir alors même que mon pénis ne fait pas ce que j’aurais autrefois attendu de lui.

Cette expérience est importante pour moi.

Parce qu’elle ne consiste pas à me raconter que « finalement la pénétration ne sert à rien ».
Elle me montre autre chose :
mon corps possède encore beaucoup de manières de rencontrer le sien.

Il y a quelque chose d’assez paradoxal.
Pendant que je pouvais vivre certaines de ces expériences avec Pascale, une partie de moi continuait malgré tout à attendre le signe rassurant :
une bonne érection.

Comme si elle restait la preuve que notre sexualité fonctionnait vraiment.

Il m’a fallu du temps pour comprendre que je pouvais donner beaucoup de plaisir, en recevoir aussi, vivre une véritable intimité sexuelle…

et continuer malgré tout à considérer intérieurement que quelque chose avait « raté » parce que je n’avais pas pénétré.

C’était peut-être moins ma sexualité qui devait changer que la manière dont je la jugeais.

Ce déplacement ne consiste donc pas seulement à ajouter des pratiques parce qu’une autre devient difficile. Il consiste peut-être à modifier ma carte de la sexualité.

Une érection peut venir.
Puis repartir.
Sans nécessairement devenir un événement.

Mon pénis peut être touché même lorsqu’il est semi-rigide ou flaccide. Le plaisir peut apparaître dans beaucoup d’autres endroits du corps.

Et une rencontre peut être profondément sexuelle même si aucune pénétration n’a lieu.

J’écris cela assez facilement aujourd’hui.

Le vivre réellement après plusieurs décennies d’une sexualité très organisée autour de la pénétration est une autre histoire.

Que devient mon pénis lorsqu’il ne bande plus ?

La question paraît presque étrange. Et pourtant elle m’intéresse beaucoup.

Pendant une grande partie de ma vie sexuelle, mon pénis possédait une fonction assez évidente.

Il se dressait.
Il pénétrait.
Il éjaculait.

Lorsqu’il ne se dresse plus suffisamment, je peux très facilement commencer à le regarder uniquement à partir de ce qu’il ne fait plus.

Un pénis mou devient alors presque le rappel permanent d’une capacité perdue.

Et peut-être même quelque chose que je n’ai plus envie de montrer.
Ou de laisser toucher.

Pourtant, il n’a pas disparu. Il reste une partie sensible de mon corps. Il peut recevoir du plaisir.

Être caressé.
Massé.
Participer à mon excitation.

Et l’orgasme peut parfois rester possible même lorsqu’une érection suffisante pour pénétrer ne l’est plus.

Cela m’oblige progressivement à dissocier :
mon pénis
de
sa rigidité.

Et ce n’est probablement pas un petit changement.

Apprendre à recevoir

Cette transformation me ramène aussi à une question que j’explore depuis quelque temps :
Recevoir.

J’ai longtemps vécu une grande partie de ma sexualité dans l’action.

Faire.
Pénétrer.
Tenir.
Donner du plaisir.
Faire jouir.

Lorsque mon érection devient moins disponible, je peux aussi apprendre à me laisser caresser.

Me laisser toucher.
Recevoir un massage.

Sans attendre immédiatement qu’une érection vienne valider ce plaisir.

Et peut-être accepter qu’une femme puisse avoir envie de toucher mon corps tel qu’il est aujourd’hui.
Cela demande une certaine vulnérabilité. Parce qu’il ne s’agit plus de démontrer.

Il faut aussi être prêt à recevoir.

Renoncer ou lâcher une obligation ?

Je crois qu’il faut distinguer deux choses.

Renoncer à ma sexualité, ce serait décider que, puisque la pénétration devient difficile, il n’y a plus rien à chercher.

Lâcher l’obligation de pénétrer, c’est autre chose.

Je peux continuer à rechercher une érection.
Continuer éventuellement un traitement.
Explorer d’autres solutions médicales.

Et, en même temps, décider que l’absence d’érection ne déterminera plus à elle seule si une rencontre sexuelle a réussi ou échoué.

Ces deux mouvements ne sont pas incompatibles.

Je n’ai pas besoin de choisir entre :
la médecine
et
l’acceptation.

Je peux essayer d’améliorer ce que mon corps peut encore faire sans conditionner tout mon plaisir au succès de cette tentative.

Cette idée me paraît aujourd’hui essentielle.

Vieillir ne signifie pas seulement faire l’inventaire de ce que je perds

Depuis le début de cette série, beaucoup de choses ressemblent à des soustractions.

L’érection devient moins fiable.
L’éjaculation disparaît.
Les médicaments rassurent moins.
La pénétration peut devenir difficile ou impossible.

Si je ne regarde que cela, le vieillissement sexuel ressemble à une pente.

Chaque étape retire quelque chose. Mais je commence à entrevoir que cette lecture n’est pas forcément complète.

Ce qui disparaît m’oblige aussi à regarder ce que je négligeais.

Le toucher.
La lenteur.
Le plaisir reçu.

La sensualité qui n’a pas besoin de mener quelque part.
La parole avec une partenaire.

Le corps entier plutôt que seulement les organes génitaux.

Et surtout une question beaucoup plus simple que toutes celles sur la performance :
qu’est-ce qui me donne réellement du plaisir aujourd’hui ?

Pas à trente ans. Pas ce qu’un homme devrait aimer. Pas ce que je crois devoir être capable de faire.

Aujourd’hui.

Peut-être faut-il aussi changer ma définition de la puissance

J’ai longtemps associé, consciemment ou non, la puissance sexuelle masculine à l’érection.

Pouvoir bander.
Pénétrer.
Tenir.
Faire.

Avec l’âge, une autre définition commence peut-être à apparaître.

Rester dans une rencontre lorsque mon corps ne répond pas comme je l’avais prévu.

Pouvoir dire ce qui se passe sans disparaître dans la honte.

Écouter le plaisir de l’autre sans le transformer immédiatement en évaluation de ma propre performance.

Recevoir.

Montrer ma vulnérabilité.

Continuer à désirer alors que mon corps ne fournit plus systématiquement la preuve visible de ce désir.

Et surtout :
ne pas abandonner mon corps simplement parce qu’il a vieilli.

Je ne sais pas encore si j’appellerais cela de la puissance. Mais je sais que cela me demande quelque chose.

Peut-être même davantage que lorsqu’il suffisait simplement de bander.

Réinventer ne veut peut-être pas dire renoncer

C’est finalement le mot du titre qui me pose question.

Réinventer.

Il pourrait laisser croire que je dois jeter toute ma sexualité passée et en créer une nouvelle.

Je ne crois pas que ce soit ce que je cherche.

J’ai envie de conserver certaines choses.

La pénétration si elle reste possible.
Le plaisir de l’érection.
Certains gestes.
Certaines habitudes.
Une partie de ce que j’aime depuis toujours.

Mais peut-être que je peux cesser d’en faire la seule manière valable de vivre ma sexualité.

Réinventer serait alors moins remplacer qu’élargir.
Ajouter.
Déplacer certaines priorités.

Redécouvrir des sensations que je considérais comme secondaires.

Et laisser mon corps présent participer à l’écriture de la suite.

Finalement, lorsque les comprimés ne suffisent plus, la question médicale reste importante :
quelles solutions restent possibles ?

Mais une autre question apparaît désormais :
qu’est-ce que j’attends réellement de ma sexualité aujourd’hui ?

Une érection ?
Une pénétration ?
Un orgasme ?

Être désiré ?
Donner du plaisir ?
Recevoir ?

Être proche d’une femme ?
Sentir mon corps vivant ?
Probablement un peu de tout cela.

Je n’ai pas encore une réponse parfaitement organisée. Et peut-être que je n’en ai pas besoin.

Mais je commence à comprendre que la suite de cette histoire ne dépendra pas uniquement de la capacité de mon pénis à redevenir dur.
Elle dépendra aussi de la manière dont je vais apprendre à habiter ce corps devenu différent.

C’est là que s’ouvre, pour moi, une autre étape.

l’épisode 5 : comment passer de « je réfléchis à ce qui pourrait changer » à « voilà ce que je commence réellement à vivre ».


Un repère médical

Ce texte raconte mon expérience et mes interrogations personnelles.

Lorsqu’une dysfonction érectile devient importante malgré l’utilisation correctement prescrite du sildénafil — Viagra —, du tadalafil — Cialis — ou d’autres traitements similaires, un nouveau bilan médical est utile.

Une efficacité insuffisante peut conduire à revoir les conditions d’utilisation du traitement et à rechercher ou réévaluer différents facteurs pouvant intervenir : cardiovasculaires, métaboliques, hormonaux, neurologiques, médicamenteux ou psychologiques.

Lorsque les traitements par voie orale sont réellement insuffisants ou contre-indiqués, d’autres prises en charge peuvent être proposées, notamment les injections intracaverneuses, certains traitements locaux, les dispositifs à dépression et, dans certaines situations, les implants péniens.

Ces solutions nécessitent une discussion et un accompagnement médical.

Le choix ne concerne pas seulement la possibilité technique d’obtenir une érection.

Il dépend aussi de l’état de santé, des attentes, de la place donnée à la pénétration et de la manière dont chacun souhaite poursuivre sa vie sexuelle.

Ce témoignage ne remplace évidemment pas une consultation médicale ou sexologique.