Qu’est-ce que tromper dans un couple ?

Pendant longtemps, j’aurais probablement donné une réponse assez simple.

Tromper, c’était avoir une relation sexuelle avec quelqu’un d’autre.

Embrasser.
Coucher.
Avoir une maîtresse.

Franchir une frontière assez facilement identifiable.
Et puis la vie se complique.

Un regard peut devenir intime.
Un massage peut être profondément sensuel.
Je peux être nu devant quelqu’un.

Toucher un autre corps.
Ressentir du désir.

Être bouleversé par une rencontre.

Partager une confidence que je ne partage pas avec ma compagne.

Et tout à coup, ma vieille définition devient beaucoup moins évidente.

Alors je me pose aujourd’hui une question que je croyais avoir résolue depuis longtemps :
qu’est-ce que tromper, exactement ?

Est-ce l’acte qui fait la tromperie ?

La réponse la plus immédiate serait de dresser une liste.

Un baiser : tromper.
Une pénétration : tromper.
Un massage : peut-être.
Une pensée sexuelle : non.

Mais plus j’y réfléchis, moins cela me paraît suffisant.

J’ai déjà été attiré par d’autres femmes lorsque j’étais en couple, tout en m’interdisant de franchir une limite sexuelle.

En revanche, lorsqu’une attirance devenait connivence, entente ou complicité, je ne considérais pas vraiment que je trompais.

C’est précisément là que mes compagnes pouvaient commencer à se sentir menacées.

Pour moi, il n’y avait pas eu de sexe.

Pour elles, quelque chose avait peut-être déjà changé dans la relation.

Deux personnes peuvent avoir exactement le même geste et ne pas lui donner le même sens.

Un massage peut être professionnel.
Amical.
Thérapeutique.

Sensuel.
Érotique.
Sexuel.

Alors est-ce vraiment le geste qui définit la tromperie ?

Ou ce qui l’entoure ?

Tromper, est-ce surtout franchir un accord ?

Je commence à regarder la question autrement.

Peut-être qu’un couple ne repose pas seulement sur des sentiments. Il repose aussi sur une quantité d’accords.

Certains sont explicites.
D’autres jamais formulés.

Nous sommes exclusifs sexuellement.
Ou pas.

Nous pouvons flirter.
Ou pas.

Nous pouvons embrasser quelqu’un d’autre.
Ou pas.

Nous pouvons recevoir des massages intimes.
Ou pas.

Le problème est que beaucoup de couples pensent partager les mêmes règles sans les avoir jamais réellement formulées.

Certaines attirances que j’ai pu ressentir pour d’autres femmes nous ont conduits, avec Pascale, à parler très concrètement de fidélité, de tromperie et de jalousie.

Ce n’était pas tant la nudité ou l’intimité corporelle d’un massage qui posait question.

Le trouble apparaissait davantage ailleurs :
dans la proximité émotionnelle, la connivence, cette forme d’intimité qui peut aussi naître dans le flirt.

Peut-être que la tromperie commence parfois moins avec l’acte lui-même qu’avec la rupture d’un accord que l’autre croyait pouvoir considérer comme acquis.

Mais comment respecter un accord que nous n’avons jamais formulé ?

Voilà que cela se complique encore. Parce que beaucoup de règles du couple restent implicites.

On suppose.
« Évidemment qu’elle sait que… »
« Évidemment qu’il ne ferait jamais… »
« Pour moi, cela va de soi. »

Et puis un événement arrive.
Et chacun découvre que ce qui allait « de soi » n’allait pas du tout dans la même direction.

Il m’arrive d’être attiré par une personnalité au point de la désirer sans forcément avoir envie d’aller plus loin, notamment sexuellement.

À partir du moment où il n’y avait pas de sexe, pour moi, il n’y avait pas tromperie. Et c’est précisément là que les discussions ont commencé entre nous.

Une discussion peut alors devenir beaucoup plus importante que le règlement moral lui-même :
qu’est-ce qui est acceptable pour toi ?

Et pour moi ?

Le Tantra a compliqué ma définition de la fidélité

C’est probablement là que la question est devenue très concrète pour moi.

Dans certains stages auxquels j’ai participé, je peux me retrouver :

face à une femme ;
dans son regard ;
nu ;
à la toucher ;
à être touché ;

parfois à ressentir une grande proximité.

Et pourtant, le cadre n’est pas celui d’une relation amoureuse classique.

Lors de certains échanges de regards, j’ai déjà ressenti du désir pour l’autre.

Et parfois, j’ai eu le sentiment que cette attirance pouvait être partagée.

C’est là que cela se complique.

Est-ce mal ?
Comment va le prendre Pascale ?

Et si je nomme cela « amour avec un grand A », est-ce que je décris réellement ce que je vis… ou est-ce que je donne à mon désir une signification plus grande pour le rendre plus acceptable ?

Je me suis parfois retrouvé face à une contradiction.

D’un côté :
je ne veux pas trahir ma relation.

De l’autre :
je suis venu précisément explorer des formes de rencontre qui peuvent contenir du corps, du désir, de la sensualité et de l’intimité.

Alors où se trouve la frontière ?

Je ne suis pas certain qu’elle soit dessinée par le Tantra.

Elle doit probablement être construite dans le couple.

La nudité est-elle déjà une infidélité ?

En tant que naturiste, je sais déjà que nudité et sexualité ne sont pas synonymes. Être nu devant quelqu’un ne signifie pas forcément le désirer.

Et pourtant, dans certains contextes, la nudité peut devenir intimement chargée.

La même chose vaut pour le toucher.

Je ne ressens pas nécessairement d’intimité dans la nudité naturiste.

Dans un massage tantrique, c’est différent pour moi. Je peux avoir la sensation de confier mon corps à l’autre.

Et dans une rencontre sexuelle, parfois, de partager quelque chose d’encore plus intime :
un peu de moi.
Peut-être même, à certains moments, quelque chose que j’appellerais mon âme.

Peut-être qu’une partie du problème vient du fait que nous cherchons des gestes qui seraient objectivement infidèles.

Alors que le contexte, l’intention et les accords changent énormément leur sens.

Désirer quelqu’un d’autre, est-ce déjà tromper ?

Voilà encore une question délicate. Être en couple ne semble pas faire disparaître la capacité à trouver quelqu’un attirant.

Je peux aimer ma compagne.
Et être troublé par une autre femme.

Regarder.
Ressentir.
Imaginer.

Est-ce déjà tromper ?
Je ne le crois pas.

Mais que se passe-t-il ensuite ?

Dans les massages que j’ai vécus avec d’autres femmes, le trouble ne vient pas nécessairement d’un désir sexuel.

Il peut venir d’autre chose :
une envie de connexion ;
de proximité ;
de partage.

Et c’est parfois là que le flou relationnel commence pour moi.

Et si je ressens une attirance, suis-je obligé de la dire à Pascale ?

Je commence peut-être à distinguer :
ressentir
et
décider ce que je fais de ce que je ressens.

Le désir n’est pas encore une action. Et une pensée n’est pas encore un contrat. Mais je peux aussi nourrir volontairement ce désir.

Créer des occasions.
Entretenir une ambiguïté.
Cacher ce qui est en train de devenir une relation.

La frontière se déplace.

Le secret change-t-il tout ?

Imaginons que je fasse quelque chose que ma compagne accepterait parfaitement si je lui en parlais.

Mais que je décide de le cacher.

Pourquoi ?
Pour ne pas la blesser ?
Parce que cela ne la regarde pas ?

Ou parce qu’au fond je sais que cela transgresse quelque chose entre nous ?

Mon premier réflexe aujourd’hui est de vouloir tout dire à Pascale.

C’est ma manière de chercher l’honnêteté.

Je suis tellement préoccupé par l’idée de ne pas me raconter d’histoires que j’ai parfois envie d’exposer immédiatement ce qui se passe dans ma tête ou dans mon corps.

Mais est-ce toujours juste ?

Une pensée d’aujourd’hui peut disparaître demain.
Un trouble peut n’être qu’un trouble.

Et tout dire immédiatement peut parfois faire porter à l’autre quelque chose que je n’ai moi-même pas encore compris.

Je commence à penser que la tromperie a souvent beaucoup à voir avec la double réalité.

Ce que je vis.
Et ce que je laisse l’autre croire que je vis.

Mais là encore, il faut être prudent.

Tout dire n’est pas forcément être honnête

Un couple n’a peut-être pas besoin de devenir un espace de transparence totale.

Je peux avoir des pensées à moi.

Des fantasmes.
Des souvenirs.
Un jardin intérieur.

Je n’ai probablement pas l’obligation de raconter à ma compagne chaque fois qu’une femme m’attire.

Alors où commence le secret qui protège légitimement mon intimité ?

Et où commence celui qui permet de maintenir l’autre dans une réalité fausse ?

Cette distinction me paraît beaucoup plus difficile que :
dire tout / ne rien dire.

Certaines paroles peuvent blesser ma compagne. Certaines pensées me paraissent vraies aujourd’hui et beaucoup moins demain.

Dois-je fonctionner comme un journal en temps réel et raconter chacune de mes pensées ?

Ou puis-je laisser certaines choses décanter ?
Leur donner un peu de temps.
De réflexion.
De maturation.

Peut-être même un peu de sagesse.

Une intimité émotionnelle peut-elle être une infidélité ?

Je peux ne jamais toucher quelqu’un.
Ne jamais l’embrasser.
Ne jamais avoir de relation sexuelle.

Et pourtant construire avec cette personne une intimité très forte.

Attendre ses messages.
Penser à elle.
Lui confier ce que je ne partage plus avec ma compagne.

Créer un monde à deux.

Est-ce tromper ?

Je n’ai pas de réponse universelle.

Mais je comprends pourquoi certains couples peuvent vivre cette situation comme une infidélité beaucoup plus profonde qu’une relation sexuelle sans lendemain.

Cette question est particulièrement délicate pour moi, parce que je me suis retrouvé plusieurs fois dans cette situation.

Et mes partenaires ont pu vivre cette proximité émotionnelle comme une véritable tromperie.

Alors que moi, à l’époque, je pouvais continuer à me dire :
« Il ne s’est pourtant rien passé. »

Cela oblige à revenir à une question plus profonde :
qu’est-ce que nous avons réellement promis de préserver entre nous ?

Le numérique brouille encore les frontières

Il y a aussi les messages.
Les photos.
Les conversations privées.
Le flirt.

Les applications.
La pornographie éventuellement.

Une relation qui reste entièrement derrière un écran peut malgré tout devenir très intime.

À partir de quand ?

Là encore, le geste seul répond mal à la question.
Le degré de secret.
L’attachement.
L’intention.

Et surtout les accords du couple comptent peut-être davantage.

Est-ce tromper si l’autre sait ?

Voilà une question intéressante.

Si ma compagne sait que je vais participer à un stage.

Qu’elle sait que j’y serai peut-être nu.
Que je pourrai masser ou être massé.
Qu’elle connaît le cadre.

Et qu’elle me dit sincèrement :
« Oui, cela me convient. »

Suis-je encore en train de tromper ?
Cela semble beaucoup moins évident.

Mais son accord ne peut pas non plus devenir un blanc-seing.

Une situation peut évoluer. Une rencontre peut changer de nature. Une limite peut être franchie. Un attachement peut apparaître.

L’accord initial ne dispense donc probablement pas de rester attentif à ce qui se passe réellement.

Et si je me trompe moi-même ?

C’est peut-être la question la plus inconfortable.

Je peux expliquer à ma compagne :
« Ce n’était qu’un massage. »

Et techniquement avoir raison.

Mais est-ce réellement ainsi que je l’ai vécu ?

Je peux dire :
« Il ne s’est rien passé. »

Parce qu’il n’y a eu ni baiser ni pénétration.

Mais avoir malgré tout entretenu consciemment une intimité que je n’aurais pas assumée devant elle.

L’honnêteté avec l’autre demande donc peut-être d’abord une certaine honnêteté avec moi-même.

Qu’est-ce que je cherche réellement dans cette rencontre ?

Tromper et faire souffrir ne sont pas exactement la même chose

Je crois qu’il faut aussi distinguer deux questions.

Est-ce que je trompe ?
Et :
est-ce que ce que je fais peut faire souffrir l’autre ?

Je peux respecter strictement un accord et malgré tout réveiller une jalousie ou une peur.

À l’inverse, quelqu’un peut accepter intellectuellement une situation et découvrir ensuite qu’elle lui fait beaucoup plus de mal qu’il ne l’imaginait.

Cela ne signifie pas nécessairement que l’accord était mauvais.

Mais peut-être qu’il doit être reparlé.

Une relation vivante oblige probablement aussi à réviser les accords lorsque les personnes changent.

La fidélité est-elle forcément sexuelle ?

le mot « fidélité » me paraît de plus en plus intéressant à distinguer de celui d’« exclusivité ».

Je peux être sexuellement exclusif et profondément infidèle à une relation.
Mentir. Mépriser. Abandonner. Ne plus écouter.

À l’inverse, certains couples construisent des formes de non-exclusivité tout en se considérant profondément fidèles à leurs engagements.

Je ne cherche pas ici à défendre un modèle plutôt qu’un autre.

Cela me rappelle simplement que :
fidélité et exclusivité ne sont peut-être pas exactement synonymes.

La fidélité pourrait aussi concerner :

la parole donnée ;
les accords ;
la confiance ;
le soin porté à la relation ;
la manière de ne pas placer volontairement l’autre dans une réalité fausse.

Et le consentement de la personne que je rencontre ?

Il y a enfin une troisième personne dans certaines situations.

L’autre.
La personne regardée.
Touchée.
Massée.
Désirée.

Ma réflexion sur la fidélité de mon couple ne doit pas transformer cette personne en simple enjeu de ma relation avec ma compagne.

Elle aussi possède ses limites.
Ses désirs.
Ses accords.
Sa propre relation peut-être.

Le consentement reste donc doublement important :

dans la rencontre elle-même
et
dans les accords de mon couple.

Alors, qu’est-ce que tromper pour moi aujourd’hui ?

Je ne crois plus pouvoir répondre simplement :
« Tromper, c’est coucher avec quelqu’un d’autre. »

Ce serait beaucoup trop court pour ce que je découvre.

Je ne crois pas non plus qu’il suffise de dire :
« Tant qu’il n’y a pas de sexe, ce n’est pas tromper. »

Aujourd’hui, j’aurais plutôt envie de regarder plusieurs choses.

Y avait-il un accord entre nous ?
L’ai-je respecté ?

Ai-je volontairement caché quelque chose qui concernait notre relation ?
Ai-je laissé ma partenaire croire une réalité que je savais fausse ?
Ai-je senti qu’une rencontre changeait de nature sans vouloir le reconnaître ?

Est-ce que je respecte encore l’esprit de notre accord, ou seulement sa lettre ?

Est-ce que je serais à l’aise pour raconter ce qui s’est passé ?

Et surtout :
suis-je honnête avec moi-même sur ce que je cherche ?

Peut-être que tromper commence avant le corps

Je pensais autrefois que l’infidélité commençait avec un geste.

Un baiser.
Une relation sexuelle.

Je suis moins certain aujourd’hui.
Peut-être qu’elle commence parfois un peu avant.

Au moment où je sais qu’une limite importante pour nous est en train d’être franchie…
et où je préfère malgré tout ne pas regarder.

Ou lorsque je commence à organiser une différence entre :

ce que je vis
et
ce que je veux que l’autre croie.

Mais je découvre aussi l’inverse.

Une rencontre peut être sensuelle.
Intime.
Corporelle.
Profondément émouvante.
Et ne pas nécessairement constituer une trahison.

À condition peut-être que nous ayons eu le courage de parler de ce que nous voulons réellement vivre ensemble.

C’est moins confortable qu’une règle universelle.

Mais probablement beaucoup plus vivant.