Être honnête : dire la vérité ou apprendre à moins se mentir ?

Pendant longtemps, j’aurais probablement donné une définition assez simple de l’honnêteté.

Ne pas mentir.
Dire la vérité.
Ne pas tromper les autres.

Cela paraît évident.

Et puis, il y a une trentaine d’années, lorsque j’ai commencé mon parcours de sobriété avec les Alcooliques anonymes, l’honnêteté a pris une tout autre dimension.

Il ne s’agissait plus seulement de ne pas mentir aux autres.

Il fallait commencer par regarder ce que je me racontais à moi-même.

Et là, les choses devenaient beaucoup plus compliquées.

Aujourd’hui, l’honnêteté revient encore dans mes explorations.

Dans le Tantra.
Dans mes relations.
Dans le consentement.

Dans ce que je ressens.
Dans ce que je désire.

Et jusque dans l’écriture de ce blog.

Je commence alors à me demander :

être honnête, est-ce réellement dire la vérité ?

Encore faudrait-il être certain de la connaître.

L’honnêteté a d’abord été une question de survie

Dans les Alcooliques anonymes, l’honnêteté n’est pas une petite vertu décorative.

Elle traverse profondément les Douze Étapes.

La première demande d’admettre la perte de maîtrise face à l’alcool. D’autres étapes invitent à regarder ses comportements, ses torts, ses peurs et ses responsabilités avec le plus de lucidité possible.

Pour moi, à l’époque, cette honnêteté fut très concrète.

J’ai admis mon alcoolisme à 33 ans, après de nombreuses tentatives de modérations infructueuses. Le déni et le mensonge étaient à l’époque fortement installés.
Je buvais quotidiennement des quantités importantes d’alcool et je pouvais pourtant continuer à me raconter que je n’étais pas alcoolique.

Je buvais parce que mon boulot…,
parce que ma femme…,
parce que mes parents…
Je ne suis pas alcoolique : je ne bois pas le matin.
Je peux m’arrêter quand je veux : tous les matins, par exemple.

Lors de ma première réunion, le 1er juillet 1996, j’ai commencé par témoigner que je buvais un peu trop, de temps en temps

En réalité, je buvais tous les jours. Jusqu’à me rendre malade.
J’ai vu sourire les quatre personnes qui m’accueillaient.

Elles connaissaient probablement déjà ce genre d’histoire.

Je racontais des conneries.

Ma première honnêteté fut peut-être simplement de dire :
je m’appelle Olivier et je suis alcoolique.

Ce n’était pas une réflexion philosophique.

Ma vie dépendait en partie de ma capacité à regarder une réalité que j’avais longtemps arrangée.

Se mentir sans savoir que l’on se ment

C’est peut-être ce que cette période m’a appris de plus troublant.

Je pouvais sincèrement croire certaines des histoires que je me racontais.

Le mensonge n’était donc pas toujours :
je connais la vérité et je décide de la cacher.

Il pouvait être beaucoup plus subtil.

Minimiser.
Justifier.
Sélectionner ce qui m’arrange.

Expliquer mon comportement par celui des autres.
Ne regarder qu’une partie de la situation.

Je pouvais même défendre avec beaucoup de conviction une version de l’histoire qui me permettait simplement de continuer comme avant.

Et cela me conduit aujourd’hui à une question beaucoup plus inconfortable :
combien de fois suis-je malhonnête tout en étant absolument persuadé d’être honnête ?

La vérité n’est pas forcément ce que je pense

Cette question ne concerne évidemment plus seulement l’alcool.

Elle continue à apparaître dans ma vie relationnelle.

Il y a quelque temps, je vivais chez Pascale depuis plusieurs mois lorsqu’elle m’a dit quelque chose comme :
« Ce serait bien que tu trouves aussi un endroit à toi, où tu puisses te ressourcer, te retrouver… »

Ce que j’ai immédiatement entendu était beaucoup plus simple :
« Il faut que tu déménages. »

Et derrière cette traduction :
« Elle me rejette. »

J’ai ressenti ce rejet très fortement. Il était réel. Au moins en moi.
Puis nous avons parlé.

Et j’ai progressivement compris qu’entre ce que Pascale avait dit et ce que j’avais entendu, j’avais ajouté beaucoup de choses.

Elle ne m’avait pas dit :
« Je ne veux plus vivre avec toi. »

Cette distinction me paraît aujourd’hui essentielle :
je peux être sincère et me tromper.

Être honnête pourrait donc parfois commencer par quelques mots supplémentaires :
« Voilà ce que je ressens. »

plutôt que :
« Voilà ce qui est. »

Ce que je sais, ce que je crois, ce que je ressens

Je peux dire à Pascale :
« Tu m’abandonnes. »

Ou :
« Quand tu me dis cela, je sens en moi une peur d’être abandonné. »

Les deux phrases partent apparemment du même événement. Mais elles ne racontent pas du tout la même chose.

Dans la première, je parle de l’autre.
Dans la seconde, je parle de mon expérience.

Et je laisse encore la possibilité que Pascale vive quelque chose de très différent.

Peut-être que devenir un peu plus honnête demande simplement de mieux distinguer :

ce que je sais : Pascale est indépendante, autonome.
ce que je crois : elle veut vivre seule
ce que je ressens : du rejet
ce que j’imagine : qu’elle me chasse.

Cela ferait déjà beaucoup de ménage.

Satya : la vérité comme pratique

J’ai retrouvé plus tard quelque chose de cette question dans le yoga.

Chez Patañjali, satya, que l’on traduit notamment par véracité ou rapport à la vérité, fait partie des yamas.

Je ne veux pas pour autant transformer cela en règle universelle du Tantra. Les traditions tantriques sont multiples et ne se résument pas à un code moral unique.

Mais dans le Tantra que je découvre, une série de questions revient très concrètement.

Est-ce que je n’ai pas envie ?
Est-ce que je dis oui pour ne pas blesser ?
Est-ce que je prétends être détendu alors que mon corps est tendu ?

Là, la vérité quitte un peu la philosophie.

Elle descend dans le corps.

Mon corps est-il parfois plus honnête que moi ?

Je me méfie de cette formule.

Mon corps ne possède pas une vérité mystérieuse et absolue que mon cerveau ignorerait.

Il peut avoir peur.
Être fatigué.
Réagir à une ancienne histoire.

Se tromper lui aussi, si je peux dire les choses ainsi.

Mais il donne des informations.

Et parfois je ne les écoute pas.

Il m’arrive, par exemple, d’être fatigué et légèrement tendu, puis d’accepter malgré tout une activité, un rangement, quelque chose à faire.

Ma tête répond :
« Oui, allez, on y va. »

Mais quelque chose en moi n’est déjà pas vraiment disponible.
Je suis plus irritable.
Ma respiration est moins libre.
Mes mouvements deviennent plus brusques.

Et parfois mon dos finit lui aussi par me rappeler que j’aurais peut-être eu besoin de dix ou quinze minutes de repos avant de repartir.

Cela ne signifie pas que mon corps disait une vérité parfaite.

Mais il m’envoyait des informations que je n’avais pas prises en compte.

Et cela pose pour moi une question assez simple :
puis-je être honnête avec l’autre si je ne prends même pas le temps d’écouter ce qui se passe en moi ?

Être honnête ne signifie pas tout dire

Une conception un peu naïve de l’honnêteté pourrait conduire à :
Je pense quelque chose, donc je dois le dire.

Je ne crois pas cela.

Tout dire n’est pas nécessairement être honnête.

Cela peut même être violent.
Inutile.
Narcissique.
Ou simplement irrespectueux.

La notion de congruence, chez Carl Rogers, me donne une piste intéressante : essayer de réduire l’écart entre
ce que je vis,
ce dont j’ai conscience
et ce que j’exprime.

Mais cela ne signifie pas nécessairement déverser tout ce qui me traverse.

Je peux être honnête sans tout dire.

Et je peux tout dire tout en étant profondément malhonnête sur mes intentions.

La franchise n’est pas toujours l’honnêteté

J’ai probablement parfois confondu les deux.

Dire tout de suite.
Dire franchement.
Dire brutalement.

Et pouvoir ensuite penser :
« Au moins, moi, je suis honnête. »

Mais une parole peut être exacte et être utilisée pour blesser.

Pour provoquer.
Pour me soulager.
Pour me débarrasser de ma culpabilité.

Ou pour obliger l’autre à porter quelque chose que je n’ai pas encore vraiment compris moi-même.

L’honnêteté ne me dispense donc ni du discernement ni de la responsabilité.

Ce qui amène une autre question.

Pourquoi est-ce que je veux dire cette vérité ?

Je peux dire :
« Je suis simplement honnête. »

Mais pourquoi ai-je besoin de dire cela ?

Pour clarifier ?
Pour partager ?
Pour poser une limite ?

Ou pour faire mal ?
Me venger ?
Me décharger ?

Être rassuré ?
Obtenir quelque chose ?

Cette question s’est présentée assez clairement dans mes premières expériences de Tantra.

J’y ai ressenti une grande impression de liberté.

Et dans ma tête, cette liberté pouvait facilement devenir aussi une possibilité de liberté sensuelle ou sexuelle — alors même que le cadre du stage ne proposait rien de tel.

J’ai parfois ressenti des envies de rapprochement. Et je pouvais les exprimer ouvertement en ayant le sentiment d’être simplement « honnête ».

Mais avec le recul, une question apparaît :
qu’est-ce que j’attendais réellement en disant cela ?

Une simple reconnaissance de ce que je ressentais ?
Ou est-ce que j’espérais aussi provoquer une ouverture ?

Être choisi ?
Créer une proximité ?
Peut-être même ouvrir une possibilité sensuelle ou sexuelle ?

Et surtout :
est-ce que je me l’avouais à moi-même ?

Je peux donc dire quelque chose de factuellement vrai et ne pas être complètement honnête sur ce que j’espère provoquer avec cette vérité.

C’est une idée que je trouve particulièrement importante :
la vérité de mes mots ne garantit pas l’honnêteté de mon intention.

Je peux tromper l’autre… mais aussi me tromper moi-même

Pendant longtemps, j’ai pu considérer qu’en l’absence de relation sexuelle, il n’y avait pas réellement tromperie.

Pas de sexe.
Donc pas de faute.

Mais je commence à comprendre que la question peut parfois apparaître beaucoup plus tôt.

Une connivence.
Une proximité émotionnelle.
Un désir que j’entretiens.

Une ambiguïté que je laisse s’installer.

Et surtout :
qu’est-ce que je suis réellement en train de chercher dans cette relation ?

Avant de tromper éventuellement l’autre, je peux déjà me raconter une version particulièrement confortable de ce que je suis en train de vivre.

C’est peut-être là que les deux questions se rejoignent.

Être honnête sur mon désir

Le Tantra et la sexualité ajoutent encore une difficulté.

Oui, cette personne me plaît.

Mais cette reconnaissance ne signifie pas :
il doit se passer quelque chose.

Elle ne signifie même pas nécessairement :
je dois lui dire.

Je peux également être excité sans vouloir aller plus loin.

Je peux aimer quelqu’un sans avoir envie de faire l’amour.

Je peux dire oui puis changer d’avis.

Je peux ressentir une attirance pendant quelques minutes et découvrir le lendemain qu’elle n’avait finalement pas tellement d’importance.

L’honnêteté devient alors moins :
trouver LA vérité définitive de ce que je ressens

que :
être suffisamment attentif pour reconnaître ce qui me paraît vrai à cet instant.

Et accepter que cela puisse évoluer.

Une vérité peut-elle être provisoire ?

À vingt ans, j’étais certain de certaines choses.

À quarante ans aussi.

À soixante-trois ans, beaucoup de ces certitudes ont changé.

Cela signifie-t-il que je mentais auparavant ?
Pas nécessairement.

Peut-être étais-je sincère avec la conscience dont je disposais alors. Cette idée m’aide à accepter une certaine relativité de l’honnêteté.

Pas au sens :
« chacun a sa vérité, donc tout se vaut ».

Mais au sens :
je n’ai jamais accès à l’intégralité de ce qui est vrai.

Je regarde depuis un endroit.

Avec mon histoire.
Mes peurs.
Mon âge.
Mon désir.

Mes angles morts.

Et il y a peut-être une difficulté supplémentaire :
mon besoin d’être cohérent avec ce que j’ai dit hier.

J’ai dit que je voulais cela.
Alors je devrais toujours le vouloir.

J’ai affirmé que je pensais ceci.
Alors changer d’avis ressemblerait presque à une contradiction ou à une faiblesse.

Pourtant, être honnête aujourd’hui peut parfois m’obliger à reconnaître :
« Je ne pense plus exactement la même chose. »

Ou simplement :
« Je me suis trompé. »

Et les secrets ?

Être honnête signifie-t-il tout dire ?

Je me suis déjà longuement posé cette question en réfléchissant à ce que signifie tromper dans un couple.

Je ne crois plus que deux personnes aient besoin de devenir totalement transparentes l’une à l’autre.

J’ai besoin d’un jardin intérieur.
L’autre aussi.

La question qui m’intéresse davantage aujourd’hui est plutôt :
est-ce que ce que je garde pour moi protège mon intimité… ou me permet de maintenir l’autre dans une réalité que je sais fausse ?

La frontière n’est pas toujours simple.

Et parfois je ne connais pas immédiatement la réponse.

Le blog lui-même est-il honnête ?

J’écris en disant « je ».

Je raconte mes erreurs.
Mes doutes.
Ma sexualité.
Mes contradictions.

Cela pourrait donner une impression de grande transparence.

Mais je choisis évidemment ce que je raconte.

Je sélectionne mes souvenirs.
Je reformule.
Je coupe.
Je décide de ce qui restera privé.

Je décide également, consciemment ou non, de l’image de moi qui apparaîtra finalement sur la page.

Alors :
est-ce honnête ?

Je crois que oui, si je ne prétends pas faire autre chose. Ce blog n’est pas la totalité de ma vie.
Il est une tentative sincère de raconter ce que je comprends aujourd’hui de certaines expériences.

Mais une autre question apparaît dès que mon récit implique quelqu’un d’autre.
Mon désir d’être honnête ne me donne aucun droit sur l’intimité des autres.

Lorsque je nomme Pascale, par exemple, je dois aussi essayer de distinguer ce qui appartient à mon expérience et ce qui lui appartient à elle.

Je peux raconter ce que j’ai ressenti.
Ce que j’ai pensé.
Ce que j’ai compris.

Mais je dois être beaucoup plus prudent lorsque je prétends expliquer ce qu’elle pensait, ce qu’elle voulait ou ce qu’elle ressentait.

Et lorsqu’un passage la concerne directement, je peux aussi lui demander si ce que j’écris respecte son intimité.

Mon honnêteté ne doit pas se construire aux dépens de quelqu’un d’autre.

Peut-être que l’honnêteté éditoriale consiste aussi à ne jamais confondre :
mon récit
avec
la réalité entière.

Trente ans plus tard, je ne cherche peut-être plus la même honnêteté

À l’époque de ma sobriété, certaines vérités avaient un caractère brutalement concret.

Je suis alcoolique.

Je ne peux pas continuer comme cela. J’ai besoin d’aide. Il fallait arrêter de contourner.

Trente ans plus tard, l’enjeu n’est évidemment plus le même.

Mais quelque chose de ce travail continue.
Voir lorsque je me raconte une histoire.
Reconnaître lorsque j’ai peur.

Essayer de distinguer ce que je ressens de ce que j’affirme sur l’autre.

Écouter lorsque mon corps n’est pas complètement d’accord avec mes mots.

Observer l’intention cachée derrière une parole pourtant « vraie ».

Accepter qu’une vérité puisse évoluer.

Et parfois avoir le courage de dire :
je me suis trompé.

Peut-être que l’honnêteté est une direction

Je ne crois pas être devenu parfaitement honnête.

Je ne sais même pas si cela existe.

Je continue probablement à arranger certaines histoires.

À me protéger.
À ne pas voir.
À interpréter.

À donner parfois beaucoup de conviction à ce qui m’arrange.

À croire parfois très sincèrement quelque chose qui se révélera faux quelques heures, quelques jours ou quelques années plus tard.

Alors peut-être que l’honnêteté n’est pas un état que l’on atteint.

Elle serait plutôt une direction.
Une vigilance.
Une volonté de revenir.
Vers ce qui est.

Ou au moins vers ce que je suis capable d’en percevoir aujourd’hui.

Et peut-être que l’une des phrases les plus honnêtes que je puisse encore apprendre à prononcer est simplement :
« Je ne sais pas. »