Orgasme sans éjaculation : quand une opération de la prostate change la sexualité

Vieillir sexuellement — EPISODE 2

Dans le premier article de cette série, je racontais le moment où l’érection avait cessé d’être une évidence.

Je pouvais toujours avoir une sexualité satisfaisante. Le désir était là. L’érection aussi, même si elle devenait moins fiable. Le Viagra, puis le Cialis, permettaient de compenser cette fragilité.

Je découvrais simplement qu’une fonction corporelle qui m’avait accompagné sans que j’y pense pendant des décennies commençait à réclamer de l’attention.

Puis une autre étape est arrivée.

Cette fois-ci, il ne s’agissait plus seulement de la qualité de l’érection.

Une opération pour une hypertrophie bénigne de la prostate — adénome de la prostate — allait modifier quelque chose que je n’avais probablement jamais imaginé pouvoir perdre :
l’éjaculation telle que je l’avais connue depuis l’adolescence.

Je pouvais encore éprouver du désir.
Je pouvais encore avoir une érection.
Je pouvais encore atteindre l’orgasme.

Mais au moment où tout mon corps me disait que j’éjaculais…

plus rien ne sortait.
Ou presque rien.

L’orgasme était là.

L’éjaculation visible avait disparu.

Et cela m’a obligé à comprendre que ces deux choses, que j’avais toujours confondues, n’étaient finalement pas les mêmes.

Une prostate qui commence par rappeler son existence

Pendant une grande partie de ma vie, la prostate était un organe auquel je ne pensais pratiquement jamais.

Puis, avec l’âge, elle peut commencer à prendre de la place.

Au sens propre.

L’hypertrophie bénigne de la prostate correspond à une augmentation non cancéreuse du volume de la prostate. Elle peut progressivement gêner le passage de l’urine et provoquer différents troubles urinaires.

Lorsque ces troubles deviennent trop importants ou insuffisamment contrôlés par les médicaments, une intervention peut devenir nécessaire.

C’est ce qui s’est passé pour moi. À ce moment-là, la préoccupation première n’était pas sexuelle. Il fallait régler un problème médical. Retrouver un fonctionnement urinaire plus confortable.

On accepte donc l’intervention pour ce qu’elle doit apporter.

Et puis vient l’après.
La chirurgie a fait son travail.

Mais mon corps sexuel, lui, n’était plus tout à fait celui d’avant.

On m’explique la rétro-éjaculation

La rétro-éjaculation fait partie des conséquences fréquentes de plusieurs interventions chirurgicales utilisées pour traiter l’adénome de la prostate.

Le principe m’avait été expliqué. Normalement, au moment de l’éjaculation, le sperme est expulsé vers l’extérieur par l’urètre.

Après certaines opérations de la prostate, le mécanisme qui dirige cette émission est modifié. Le sperme peut partir vers la vessie plutôt que vers l’extérieur, ou l’émission de sperme peut devenir très faible ou absente selon le type d’intervention.

Le sperme qui passe dans la vessie sera ensuite éliminé avec les urines. Ce n’est généralement pas dangereux. L’orgasme reste possible.
Voilà pour l’explication médicale.

Elle est claire.
Elle est rationnelle.
Elle est probablement rassurante.

Mais elle ne dit presque rien de ce que cela fait de vivre pour la première fois un orgasme sans éjaculation visible.

La première fois : quelque chose manque

Je n’avais probablement jamais mesuré à quel point l’éjaculation accompagnait ma propre construction sexuelle.

Elle apparaît à la puberté.
Elle accompagne les premières masturbations.
Les premiers orgasmes.

Les premiers rapports sexuels.

Pendant des décennies, l’enchaînement semble parfaitement naturel :
excitation, érection, montée du plaisir, orgasme, éjaculation.

Tout cela constitue presque un seul événement.

On ne cherche pas à distinguer ce qui relève du cerveau, des muscles, de la prostate, du sperme ou du pénis.

On jouit.

Et on éjacule.

Puis, après l’opération, l’orgasme arrive… mais pas l’éjaculation telle qu’on l’a toujours connue.

Le corps connaît les contractions.
Le plaisir est présent.

On reconnaît très bien ce moment particulier. Et pourtant il manque son expression visible.

Rien.

Ou presque.

C’est une sensation étrange.

La première réaction peut être très simple :
« C’est donc comme cela maintenant ? »

Un orgasme peut exister sans sperme

J’ai alors découvert concrètement quelque chose que je n’avais jamais eu besoin de savoir auparavant :
l’orgasme et l’éjaculation ne sont pas la même chose.

Ils surviennent habituellement ensemble, ce qui explique qu’on les confonde. Mais ils correspondent à des phénomènes différents. Il est donc possible d’éprouver un orgasme sans émission extérieure de sperme.

Intellectuellement, c’est intéressant. Lorsqu’on le vit dans son propre corps, c’est différent.
Parce que cette séparation oblige à revisiter une expérience sexuelle installée depuis quarante ans.

Je pouvais avoir un orgasme.

Alors pourquoi avais-je malgré tout l’impression d’avoir perdu quelque chose ?

Le sperme n’est pas seulement un liquide biologique

Il faut peut-être accepter de regarder cette question sans gêne. Le sperme possède une fonction biologique évidente : la reproduction.

Mais dans l’imaginaire masculin, il peut représenter beaucoup d’autres choses.

La fertilité.
La puissance sexuelle.
La jeunesse.

La capacité à engendrer.
L’aboutissement du plaisir.

La trace visible de l’orgasme.

Peut-être même, dans certaines représentations anciennes et largement inconscientes, quelque chose qui ressemble à une preuve de virilité.

Pendant toute une vie, le corps a produit cette manifestation spectaculaire du plaisir. Puis elle disparaît. Même lorsque l’on n’a absolument aucun projet d’avoir des enfants, quelque chose peut être touché.

Il ne s’agit pas nécessairement d’un désir de procréer.

C’est davantage la sensation qu’une fonction qui nous appartenait vient de s’arrêter.

Je pouvais encore jouir, mais je n’éjaculais plus comme avant.

Il m’a fallu intégrer cette nouvelle réalité.

Est-ce que l’orgasme est le même ?

La réponse est probablement très personnelle. Certains hommes vivent cette transformation sans difficulté particulière.
Le plaisir est toujours là, la sexualité continue et l’absence d’éjaculat n’a finalement que peu d’importance.

Pour d’autres, l’orgasme paraît différent.

Moins complet.
Moins intense.
Moins spectaculaire.

Ou simplement étrange.

Et peut-être est-ce justement le mot le plus juste : différent.

Il est difficile de savoir ce qui vient strictement de la modification physiologique et ce qui vient de notre représentation de ce que devrait être un orgasme.

Quand on s’attend depuis toujours à ce qu’un orgasme se termine par une éjaculation visible, l’absence de celle-ci peut donner l’impression qu’il manque la dernière phrase.

Comme une musique qui s’arrêterait juste avant la dernière note.

Pourtant le plaisir a bien eu lieu.

C’est cette contradiction qu’il faut progressivement apprivoiser.

Et que voit la partenaire ?

Il existe aussi une dimension dont on parle rarement : le regard de l’autre.

L’éjaculation est visible.

Dans une relation sexuelle, elle peut constituer pour la partenaire un signe évident de l’orgasme masculin.

Elle sait que l’homme a joui.
Elle le voit.

Lorsque cette manifestation disparaît, le scénario change également pour elle.

Il peut devenir nécessaire d’expliquer.

« J’ai joui. Simplement, je n’éjacule plus vers l’extérieur depuis mon opération. »

Cette phrase paraît très simple. Mais il faut parfois être capable de la prononcer. Car parler de ses transformations sexuelles, c’est reconnaître devant l’autre que son corps a changé.

Et il peut y avoir là une vulnérabilité nouvelle.

À vingt ou trente ans, on peut essayer de montrer ce dont son corps est capable.

À cinquante ans et au-delà, on commence parfois à devoir expliquer ce qu’il ne fait plus de la même manière.

Ce n’est pas forcément facile.

Pendant ce temps, l’érection continue elle aussi à changer

Une autre difficulté est venue se superposer à cette transformation.

L’opération de l’adénome et la disparition de l’éjaculation n’expliquent pas nécessairement à elles seules l’évolution de l’érection.

Il est important de le préciser.

Les interventions réalisées pour une hypertrophie bénigne de la prostate ne sont pas les mêmes que la prostatectomie totale réalisée pour certains cancers de la prostate, et la perte de fonction érectile n’est pas une conséquence systématique de la chirurgie de l’adénome.

Mais pendant les mêmes années, mon fonctionnement érectile continuait, lui aussi, à évoluer. Ce qui avait commencé quelques années auparavant devenait plus présent.

Le Viagra ou le Cialis n’étaient plus seulement utilisés occasionnellement.

Ils devenaient progressivement presque systématiques lorsque je voulais avoir un rapport avec pénétration.

Et cette évolution représentait une nouvelle étape.

De l’aide occasionnelle à la condition nécessaire

Il existe une différence psychologique importante entre prendre un Viagra « au cas où » et savoir que, sans Viagra ou Cialis, les chances d’obtenir une érection suffisamment ferme deviennent faibles.

Dans le premier cas, le médicament rassure.

Dans le second, il commence à devenir une condition de la sexualité pénétrative.

Ce n’est plus vraiment :
« Cela peut m’aider. »

Cela devient :
« Si je veux avoir un rapport, il faut probablement que je prenne quelque chose. »

Cette transformation se fait progressivement.

On s’habitue.
On trouve des stratégies.
On garde les comprimés disponibles.

On apprend leur délai d’action.
On sait ce qui fonctionne le mieux.

Tout cela peut devenir assez banal.

Mais derrière cette banalité se produit une modification importante du rapport à la spontanéité.

Le désir peut être spontané.
Le baiser peut être spontané.
L’envie de se retrouver au lit peut être spontanée.

Mais l’érection, elle, doit désormais être anticipée.

Cialis et la recherche d’une spontanéité retrouvée

C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles le Cialis peut être vécu différemment du Viagra.

Sa durée d’action est beaucoup plus longue. Cela ne signifie évidemment pas être en érection pendant trente-six heures.

Cela signifie qu’une fois le médicament actif, une stimulation sexuelle peut permettre plus facilement une érection pendant une fenêtre de temps beaucoup plus large.

Psychologiquement, cette différence est importante.

On n’est plus obligé d’organiser aussi précisément la sexualité autour de l’heure du comprimé.

On peut retrouver un peu de cette sensation :
« Si quelque chose arrive, mon corps devrait pouvoir répondre. »

C’est précieux.

Parce que dans cette période de la vie, ce que l’on cherche peut-être autant que la rigidité du pénis, c’est à préserver la sensation de liberté sexuelle.

Ne pas transformer chaque relation en procédure.

Médicament.
Attente.
Érection.
Pénétration.

Performance.

Plus la sexualité devient médicalisée, plus on peut ressentir le besoin de préserver ce qui reste spontané : le désir, le jeu, l’envie et le plaisir.

Un corps qui demande désormais des adaptations

Si je regarde cette période aujourd’hui, je vois plusieurs transformations qui se superposaient.

Mon érection n’était plus aussi fiable qu’autrefois.

J’avais de plus en plus souvent besoin d’un médicament.

Mon éjaculation avait changé après l’opération.

Mon orgasme pouvait exister sans émission de sperme.

Aucune de ces modifications ne signifiait à elle seule la fin de ma sexualité.

J’avais toujours du désir.
Toujours du plaisir.
Toujours la possibilité d’avoir des rapports.

Mais mon corps ne fonctionnait plus selon le scénario que j’avais connu pendant toute ma vie adulte.

Et c’est peut-être cela qui était le plus important.

Je devais commencer à apprendre une sexualité qui n’allait plus nécessairement ressembler exactement à celle que j’avais toujours pratiquée.

Ce que l’on perd réellement

Avec le recul, je ne crois pas que la seule perte ait été celle du sperme visible. Ce qui disparaissait progressivement était une certaine simplicité.

Avant, on pouvait avoir envie et faire l’amour.

Maintenant apparaissaient des paramètres.

Ai-je pris mon médicament ?
Depuis combien de temps ?
Est-ce que l’érection sera suffisamment ferme ?
Est-ce qu’elle va tenir ?

L’absence d’éjaculation change-t-elle mon plaisir ?
Que va en penser ma partenaire ?

Tout cela introduit de la pensée dans un domaine où, idéalement, on aimerait pouvoir parfois simplement ressentir.

Et c’est peut-être une des difficultés particulières du vieillissement sexuel masculin :
la tête commence à s’occuper de choses que le corps gérait autrefois tout seul.

La tentation de mesurer ce qui reste

Il est alors facile de commencer à dresser inconsciemment un inventaire.

L’érection : moins bonne.
L’éjaculation : disparue.
Le médicament : nécessaire.
La spontanéité : diminuée.

Présenté ainsi, le vieillissement sexuel ressemble à une succession de soustractions. On pourrait presque tenir une comptabilité de ce que l’on perd. Je crois aujourd’hui que c’est un piège.

Non parce que ces pertes seraient imaginaires.
Elles sont réelles.

Et il serait absurde de prétendre que rien n’a changé.

Mais si l’on mesure sa sexualité uniquement à partir de ce qui fonctionne moins bien qu’à trente ans, le résultat sera forcément négatif.

La vraie question devient alors :
qu’est-ce qui reste ?

Et peut-être, plus tard :
qu’est-ce qui peut apparaître de nouveau ?

Le désir est toujours là

Pendant cette période, une chose restait essentielle.

Le désir.

Je pouvais toujours désirer une femme.
Être troublé par un corps.
Avoir envie de toucher.

D’être touché.
D’être proche.
D’avoir une relation sexuelle.

Cette distinction est devenue importante pour moi.

Parce que j’ai tellement associé désir et érection qu’il m’a longtemps semblé évident que l’un mesurait l’autre.

Une bonne érection signifierait un grand désir.

Une mauvaise érection signifierait un désir insuffisant.

Mais le vieillissement oblige parfois à découvrir que ce raisonnement est faux. On peut énormément désirer et avoir une érection médiocre.

On peut avoir besoin d’un médicament tout en éprouvant un désir parfaitement authentique.

On peut avoir un orgasme sans éjaculation.

Peu à peu, les différentes pièces de la sexualité masculine, qui semblaient former un seul bloc, commencent à se séparer.

Le désir.
L’excitation.
L’érection.
L’orgasme.
L’éjaculation.

Ils peuvent aller ensemble.

Mais ils ne sont pas la même chose.

Et comprendre cela allait devenir de plus en plus important pour la suite.

Une première leçon : ne plus demander au corps de prouver le désir

Peut-être est-ce ce que cette période m’aura appris.

Une érection n’est pas une preuve de désir.
Une éjaculation n’est pas une preuve d’orgasme.
Et la quantité de sperme produite ne mesure ni le plaisir ni la masculinité.

Cela semble évident lorsqu’on l’écrit.

Cela l’est beaucoup moins lorsque le corps nous oblige à l’apprendre. Je continuais pourtant encore largement à penser ma sexualité autour de l’érection et de la pénétration.

Le médicament permettait encore de préserver ce modèle.
Alors pourquoi le remettre en question ?

Tant que le Viagra ou le Cialis fonctionnaient correctement, il était possible de poursuivre presque comme avant.

Presque.

Parce que le mot important était déjà là :
presque.

Ce que je ne savais pas encore

À ce moment-là, je pouvais encore me dire que j’avais trouvé un équilibre. L’éjaculation avait disparu, mais l’orgasme était toujours là.
L’érection devenait plus difficile, mais les médicaments permettaient généralement de la retrouver.

La pénétration restait possible.
La sexualité continuait.

J’avais adapté quelques paramètres et, finalement, cela fonctionnait.

Ce que je ne savais pas encore, c’est que cette sécurité allait elle aussi devenir moins solide.

Quelques années plus tard, il ne suffirait plus toujours de prendre un comprimé pour retrouver une érection satisfaisante.
Le médicament pourrait avoir été pris correctement.

Le désir pourrait être là.
L’excitation également.

Et pourtant l’érection pourrait rester trop molle…
Une autre question allait alors apparaître.

Plus dérangeante encore que les précédentes :
« Que se passe-t-il quand même le médicament ne garantit plus que cela fonctionne ? »

Ce sera le sujet du troisième article.

À suivre : « Quand même le Viagra ne suffit plus : vivre avec une érection devenue imprévisible ».


Un repère médical

Ce témoignage décrit une expérience personnelle. Les conséquences sexuelles d’une intervention pour hypertrophie bénigne de la prostate diffèrent selon la technique utilisée et selon les personnes.

Les troubles de l’éjaculation sont très fréquents après plusieurs interventions chirurgicales de l’adénome de la prostate. L’Association française d’urologie les décrit comme fréquents, voire quasi systématiques pour certaines techniques. L’Assurance Maladie indique par exemple une rétro-éjaculation dans environ trois quarts des cas après certaines chirurgies de l’adénome.

La rétro-éjaculation correspond au passage du sperme vers la vessie plutôt que vers l’extérieur. Selon l’intervention, on peut également observer une émission très faible ou absente de sperme. L’orgasme peut rester présent malgré cette absence d’éjaculation visible.

Il est également important de ne pas confondre chirurgie de l’adénome bénin et chirurgie pour cancer de la prostate. Une intervention pour hypertrophie bénigne ne provoque pas systématiquement une dysfonction érectile.

Toute modification importante de l’érection, de l’éjaculation ou de l’orgasme après une intervention mérite d’être abordée avec l’urologue, même plusieurs mois après l’opération.