En théorie, cela paraît simple.
Oui.
Non.
J’ai envie.
Je n’ai pas envie.
Je suis d’accord.
Je ne suis pas d’accord.
Dans les stages de Tantra auxquels j’ai participé, le consentement était régulièrement rappelé.
J’avais le droit de dire oui.
Le droit de dire non.
Le droit de ne pas participer à une structure.
Le droit de m’arrêter.
Sur le papier, rien de très compliqué.
Et pourtant.
Je commence à découvrir que savoir que je peux dire non et réussir réellement à dire non sont deux choses différentes.
Lors de mon premier stage de Tantra à La Manaska, une structure de choix m’a confronté à quelque chose que je n’avais pas vraiment anticipé : je pouvais dire oui librement… tout en sentant que mon oui n’était pas complètement libre à l’intérieur de moi.
Deux groupes se font face. Les Shiva choisissent une Shakti pour la structure suivante, ou inversement. Plusieurs personnes peuvent choisir le même partenaire. La personne sollicitée reste libre d’accepter l’une des propositions ou de les refuser toutes. Un nouveau tour permet ensuite aux personnes de refaire un choix.
En acceptant une demande qui m’avait été faite, j’ai eu peur qu’un refus de ma part blesserait cette personne. Je confondais probablement certaines choses…
J’ai longtemps cru que le consentement était une question assez simple
Je pensais probablement que le consentement fonctionnait comme une sorte d’interrupteur.
Oui ou non.
D’accord ou pas d’accord.
Mais plus je participe à des stages, plus je découvre toute une zone entre les deux.
Je peux avoir envie et avoir peur.
Je peux ne pas avoir très envie mais être curieux.
Je peux commencer par dire oui et découvrir ensuite que cela ne me convient plus. Je peux dire non à quelque chose aujourd’hui et avoir envie de l’expérimenter demain.
Je peux même ne pas très bien savoir ce que je veux.
Et ça, c’est déjà beaucoup moins confortable.
Une des structures de choix était de faire sa demande assez rapidement en se mettant face à l’autre. Je me suis retrouvé le dernier à devoir faire un choix, face à une participante avec laquelle je ne ressentais pas particulièrement l’envie de vivre cette structure.
Mon mental s’est mis à négocier : accepter pour ne pas la blesser ? Refuser parce que je ne sentais pas cette expérience avec elle ?
Finalement, j’ai accepté. Et mon corps, lui, a semblé dire ce que je n’avais pas réussi à formuler : mon souffle était retenu, mes gestes moins fluides, ma présence largement amoindrie.
Peut-être que le consentement commence justement là :
accepter que ma réponse ne soit pas toujours immédiatement évidente.
Pourquoi ai-je parfois envie de dire oui alors que je pense non ?
Il existe certainement beaucoup de raisons.
Ne pas vouloir décevoir.
Ne pas blesser l’autre.
Ne pas paraître coincé.
Ne pas avoir l’air peureux.
Ne pas ralentir le groupe.
Faire comme les autres.
Être gentil.
Être courageux.
Montrer que je suis ouvert.
Ou simplement éviter le moment inconfortable où je dois regarder quelqu’un et lui dire :
« Non. Je n’ai pas envie. »
Est-ce que je crains de décevoir ?
D’être jugé ?
Est-ce un vieux mécanisme professionnel ou familial ?
Je me rends compte que la difficulté à dire non n’est probablement pas née lorsque j’ai commencé le Tantra.
Elle était déjà là.
Le Tantra ne fait peut-être que la rendre beaucoup plus visible.
Le groupe change quelque chose
Dire non seul face à une proposition est une chose.
Dire non lorsque dix autres personnes semblent dire oui en est une autre.
Je l’ai découvert dans les stages.
Un animateur propose une structure.
Les consignes sont données.
Les participants commencent à se mettre en place.
Tout le monde semble trouver cela parfaitement naturel.
Et moi ?
Peut-être que j’hésite.
Lors d’une structure de portage, ou 12 personnes en portent une autre et la déplacent à l’intérieur du temple, je me suis forcé a « suivre » le groupe. J’avais des douleurs dans le dos et n’avais pas envie que 12 personnes me portent.
Je me suis pourtant laissé faire pour suivre le groupe, par solidarité.
Pendant l’expérience, j’ai essayé de rester neutre. Je n’étais ni particulièrement inquiet ni heureux. Mais le cœur n’y était pas. Le plaisir non plus.
Jusqu’où expérimenter pour se dépasser ? Et à partir de quand est-ce que je ne suis plus en train d’expérimenter, mais simplement de me forcer ?
La question reste entière.
Le groupe peut rassurer.
Il peut aider à dépasser certaines peurs.
Mais il peut aussi exercer une pression sans que personne ne cherche réellement à me mettre la pression.
La pression peut simplement venir de mon envie d’appartenir au groupe.
C’est une nuance importante.
Personne ne m’oblige.
Et pourtant je peux me sentir obligé.
Et l’animateur ?
Il existe également une autre dimension.
L’autorité.
Dans un stage, celui qui anime connaît généralement le programme.
Il explique.
Il propose.
Il rassure.
Il sait pourquoi cette structure est là.
Moi, je découvre.
Je peux donc facilement penser :
« S’il nous propose cela, c’est que cela doit être bon pour moi. »
Nous devions faire une structure en se présentant par notre prénom, fils de (mon père) et fils de (ma mère). Moi qui ai, pendant une très grande partie de ma vie fait une réaction vis à vis de mes parents, je n’avais pas du tout envie d’être le fils de cette lignée.
Je n’avais aucune envie de me présenter ainsi. Et pourtant quelque chose en moi était suffisamment curieux pour essayer. Je me suis dit : “Puisque cette proposition me dérange autant, peut-être y a-t-il quelque chose à regarder.”
Et, cette fois, j’ai été heureux d’avoir essayé. La structure m’a obligé à regarder autrement mon appartenance à cette lignée.
C’est précisément là que le consentement devient subtil.
Une personne peut m’aider à sortir d’une habitude.
Mais elle ne peut pas savoir à ma place ce qui est juste pour moi.
Dépasser une peur ou respecter une limite ?
Voilà probablement l’une des questions les plus difficiles.
Parce que certaines des expériences qui m’ont fait le plus de bien ont commencé par de l’inconfort.
Regarder un inconnu dans les yeux.
Danser.
Me laisser aller.
Être touché.
Faire confiance.
Je n’ai jamais dansé de ma vie ou de façon très gauche et maladroite. Je ne me connectais pas au rythme, j’étais mal à l’aise à montrer ces faiblesses là.
Dans plusieurs stages auxquels je participais, la danse libre, méditative ou en contact occupait une place importante. Et là, impossible de cacher longtemps mon malaise.
J’ai choisi d’essayer. Pas parce que j’étais obligé de danser pour “faire du Tantra”, mais parce que j’ai fini par sentir que derrière mon refus se trouvait surtout la peur de paraître maladroit.
Je n’ai pas regretté. J’éprouve aujourd’hui, après quelques mois de balbutiements, beaucoup de plaisir à m’exprimer par les mouvements.
Si j’avais systématiquement répondu non à tout ce qui me faisait peur, je serais peut-être passé à côté de beaucoup de choses.
Mais cela ne signifie évidemment pas que toutes mes peurs doivent être franchies.
Alors comment distinguer :
« J’ai peur, mais j’ai envie d’essayer »
de :
« Je n’ai réellement pas envie, mais je me force » ?
Aujourd’hui, lorsqu’une peur apparaît, j’essaie de ne plus conclure immédiatement qu’elle signifie “non”. Mais je ne veux pas non plus considérer automatiquement qu’elle serait une limitation à dépasser. Je prends quelques secondes. J’essaie de sentir ce qu’il y a derrière.
Est-ce que j’ai peur et envie ? Ou est-ce que je n’ai simplement pas envie ?
Je n’ai pas encore de réponse parfaite.
Mais j’apprends au moins à me poser la question.
Mon corps dit parfois non avant moi
Je découvre aussi que mon corps peut être plus rapide que ma tête.
Une respiration qui se bloque.
Le ventre qui se contracte.
Les épaules qui se tendent.
Une envie de reculer.
Un malaise difficile à expliquer.
Mon mental, lui, peut immédiatement commencer à négocier.
« Ce n’est rien. »
« Vas-y. »
« Ne sois pas ridicule. »
« Tu es venu pour expérimenter. »
Lors du stage à La Manaska, après une journée assez éprouvante pour moi, il a été proposé une sortie de nuit à travers les bois avec des lanternes à la rencontre de soi.
J’étais éreinté, mais mon mental continuait : “Tu es venu pour expérimenter, il faut y aller.”
C’est quand Pascale m’a posé la question « que te dit ton corps ? » que j’ai compris que me reposer serait meilleur pour moi. Cette nuit-là, j’ai dormi 10 heures.
Peut-être qu’apprendre le consentement consiste aussi à redevenir attentif à ces signaux.
Pas pour leur obéir aveuglément.
Mais pour les entendre.
Avant de répondre à l’autre, peut-être dois-je commencer par m’écouter moi.
Et parfois mon corps dit oui
L’inverse existe aussi.
Je peux ressentir une attirance.
Du plaisir.
Une excitation.
L’envie de continuer.
Et là encore, la question n’est pas automatiquement réglée.
Parce qu’une réaction de mon corps ne constitue pas forcément une décision.
Je peux être excité et ne pas avoir envie d’aller plus loin.
Je peux apprécier un toucher et souhaiter qu’il reste exactement là.
Je peux prendre du plaisir tout en décidant que je ne veux pas que la situation devienne sexuelle.
Cette distinction m’intéresse particulièrement.
Lors d’un stage, je massais une participante qui semblait prendre beaucoup de plaisir à recevoir. Ses réactions pouvaient facilement éveiller chez moi l’idée qu’elle désirait peut-être quelque chose de plus sensuel ou sexuel.
Et c’est précisément là que je vois aujourd’hui le piège : j’étais en train d’interpréter.
Son plaisir n’était pas une autorisation tacite.
Si j’avais envie de modifier la nature du massage ou d’aller vers une zone plus intime, il fallait demander.
Pendant longtemps, j’ai peut-être eu tendance à penser :
plaisir → désir → sexualité → aller plus loin.
Aujourd’hui, je commence à voir qu’il peut y avoir des étapes.
Et surtout des choix.
Dire « non » à quelque chose n’est pas dire « non » à quelqu’un
Voilà peut-être une difficulté importante.
Lorsque quelqu’un me propose quelque chose et que je refuse, une petite partie de moi peut craindre qu’il entende :
« Je ne veux pas de toi. »
Alors que je veux parfois simplement dire :
« Je ne veux pas de cela. »
Ou :
« Pas maintenant. »
Ou :
« Pas comme ça. »
Ou encore :
« J’ai envie d’être avec toi, mais je ne veux pas aller jusque-là. »
Je me rends compte qu’au cours de ces premières expériences, j’ai presque toujours répondu oui. Le non me faisait — et me fait encore — davantage peur.
Peut-être parce que le oui maintient le lien, alors que j’imagine encore trop facilement que le non risque de le fragiliser.
Je crois qu’apprendre à dire non suppose aussi d’apprendre à ne pas confondre la limite et le rejet.
Recevoir un non
C’est peut-être encore une autre partie du consentement dont on parle moins.
Je veux pouvoir dire non.
Très bien.
Mais suis-je capable de recevoir le non de l’autre ?
Sans me vexer ?
Sans me sentir rejeté ?
Sans demander immédiatement :
« Pourquoi ? »
Sans chercher à négocier ?
Sans essayer de faire changer l’autre d’avis ?
Avec ma partenaire, j’ai appris qu’un non à une proposition ne signifie pas forcément un non à ma personne.
Mais dans une structure avec une Shakti que je connais peu, c’est parfois plus délicat. Il peut m’arriver de préférer ne pas demander plutôt que de “prendre le risque” d’entendre non.
Et c’est là que je vois mon problème : pourquoi parler de risque ?
Il n’y a rien à gagner. Rien à perdre. Seulement une question claire et une réponse libre.
Un véritable consentement ne peut probablement exister que si le non est réellement possible des deux côtés.
Si l’autre sait que mon refus va provoquer une blessure, une colère, un silence ou un reproche, son oui est-il encore totalement libre ?
Cette question mérite que je la regarde aussi de mon côté.
Un oui n’est pas un contrat
Il y a une autre chose qui me paraît désormais essentielle :
j’ai le droit de changer d’avis.
Dire oui au début d’une expérience ne signifie pas dire oui à tout ce qui suivra.
Je peux commencer.
Puis m’arrêter.
Je peux vouloir être touché ici.
Mais pas là.
Je peux accepter la nudité.
Mais pas un contact.
Je peux accepter un massage.
Mais pas sa dimension plus intime.
Lors d’un stage animé par Christine Lorand, je massais une participante qui osait, pour la première fois, se mettre nue. J’étais touché par la confiance qu’elle m’accordait.
Avec le recul, je comprends pourtant que j’ai fait un raccourci : j’ai associé sa nudité et sa confiance à une permission plus large de toucher son corps.
Or accepter d’être nue ne signifiait évidemment pas accepter n’importe quel toucher.
Si je souhaitais masser sa poitrine, son ventre ou toute autre zone plus intime pour elle, il m’appartenait de demander clairement.
Le cadre posé par les animateurs est essentiel, particulièrement avec des débutants. Mais je comprends aussi que la responsabilité ne s’arrête pas à la consigne donnée au début de la structure : elle m’appartient à chaque instant.
Cela semble évident lorsque je l’écris.
Dans l’instant, cela l’est parfois beaucoup moins.
« Peut-être » est aussi une réponse
Je découvre progressivement que je n’ai pas forcément besoin de répondre immédiatement.
Je peux dire :
« Je ne sais pas. »
« J’ai besoin d’un moment. »
« Peut-être. »
« Je veux bien essayer, mais lentement. »
« Je te dirai si je souhaite continuer. »
C’est peut-être une manière de sortir de cette obligation de produire immédiatement un oui ou un non définitif.
Le consentement peut aussi avoir besoin de quelques secondes de silence pour descendre de ma tête jusqu’à mon corps.
Et laisser quelques secondes de silence avant certains de mes oui — et peut-être bientôt avant certains de mes non.
Dire oui vraiment
Plus je réfléchis au non, plus une autre question apparaît.
Qu’est-ce qu’un vrai oui ?
Pas un oui pour faire plaisir.
Pas un oui
parce que les autres le font.
Pas un oui
par peur d’être rejeté.
Pas un oui résigné.
Mais un oui que je sens réellement.
Un oui du corps.
Un oui de la tête.
Un oui qui contient de l’envie.
Lors d’un stage auto-géré, j’avais une grande envie d’expérimenter une structure corporelle avec une participante.
Quand le moment du choix est arrivé, j’ai fait ma demande avec joie. Elle l’a acceptée avec un enthousiasme qui m’a semblé tout aussi clair. Nous pouvions entrer dans la structure sans que l’un ou l’autre ait besoin de deviner.
Notre plaisir venait aussi peut-être de là : nous avions tous les deux envie d’être là.
Peut-être que travailler sur le consentement ne consiste pas seulement à devenir meilleur pour dire non.
Cela consiste aussi à rendre mes oui plus vrais.
Le Tantra comme terrain d’apprentissage
Je ne sais pas si le Tantra rend le consentement plus facile.
Peut-être pas.
Il crée même parfois des situations où mes limites deviennent beaucoup plus visibles.
Le regard.
La proximité.
La nudité.
Le toucher.
La sensualité.
Le désir.
La vulnérabilité.
Mais il peut aussi offrir un terrain où apprendre.
Dire oui.
Dire non.
Changer d’avis.
Demander.
Écouter.
Recevoir la réponse de l’autre sans devenir passif.
Et découvrir que rien de catastrophique ne se produit lorsque quelqu’un dit :
« Non, je ne veux pas. »
Les stages affinent progressivement ma compréhension du consentement. Mais une partie du travail se fait aussi après.
Repenser une situation.
En parler avec l’autre.
La partager dans un cercle de parole.
Ou, comme je le fais ici, écrire pour essayer de mettre des mots sur mes sensations, mes émotions et mes contradictions.
La page blanche m’oblige parfois à voir ce que je n’avais pas vu sur le moment.
Une liberté assez exigeante
Au fond, le consentement me semble de moins en moins être une simple règle.
« Il faut demander avant de toucher. »
Bien sûr.
Mais ce n’est que le commencement.
Il faut aussi que je sois suffisamment présent à moi-même pour savoir ce que j’ai envie d’accepter.
Que j’ose l’exprimer.
Que je puisse changer d’avis.
Que l’autre puisse en faire autant.
Et que je sache recevoir sa réponse.
Cela demande probablement beaucoup plus de conscience que je ne l’imaginais.
Je veux continuer à apprendre. Être plus juste avec moi-même. Avec l’autre.
Laisser parfois quelques secondes avant de répondre.
Et surtout me rappeler qu’aucun oui n’est acquis.
Un consentement vaut pour ce qui est proposé, avec cette personne, à cet instant.
Il n’est jamais un blanc-seing pour tout ce qui pourrait suivre.
Pourquoi est-il si difficile de dire non ?
Je ne crois plus qu’il existe une seule réponse.
Parfois, j’ai peur de décevoir.
Parfois, j’ai envie d’appartenir au groupe.
Parfois, je confonds refus et rejet.
Parfois, je ne sais tout simplement pas encore ce que je veux.
Et parfois mon vieux réflexe consiste encore à écouter ce que l’autre attend avant de me demander ce que je ressens.
Alors j’apprends.
Pas seulement à dire non.
À sentir.
À attendre.
À demander.
À changer d’avis.
À recevoir le non de l’autre.
Et surtout à comprendre qu’un consentement réellement libre ne rend pas la relation plus pauvre.
Il peut au contraire la rendre beaucoup plus vraie.
Peut-être qu’apprendre à dire non est aussi une manière d’apprendre à dire oui.
Mais cette fois :
un oui que j’ai vraiment choisi.
Consentir ne consiste pas simplement à pouvoir dire oui ou non. Il faut d’abord que je sache un peu mieux ce qui se passe en moi.