Je veux rencontrer de grands masseurs : que vais-je chercher chez eux ?

Depuis quelque temps, une idée revient.

J’ai envie de rencontrer de grands masseurs.

Pas nécessairement les plus connus.
Pas ceux qui ont le plus beau site Internet.
Pas ceux qui parlent le mieux de leur pratique.

Mais ceux chez qui quelque chose se passe vraiment lorsqu’ils posent leurs mains.

Cette idée m’intrigue.

Parce que je ne sais pas encore exactement ce que j’appelle un « grand masseur ».

Une technique parfaite ?
Des années d’expérience ?
Une connaissance très fine du corps ?
Une grande présence ?
Une capacité à sentir l’autre ?
Une manière de ne rien imposer ?

Peut-être tout cela à la fois.
Ou peut-être autre chose.

J’ai donc envie d’aller voir.

Recevoir.
Observer.
Questionner.

Et essayer de comprendre ce qui distingue un massage agréable d’un massage qui laisse réellement une trace.

Lors d’une structure de massage les yeux bandés, j’ai reçu un massage qui m’a fortement marqué. Ses mains dansaient sur mon dos dans une chorégraphie à la fois fluide et lente, savamment orchestrée.

Ça m’a fortement intrigué.

Je me suis mis en campagne pour en savoir plus, découvrir ce qu’il y a la-dessous.

Mon premier stage de massage tantrique

On s’est mis en recherche d’un stage de massage tantrique avec Pascale. Il avait une proposition de 2 jours d’initiation, à 100 km de chez nous, à Bordeaux, avec Dominique Bouilly et nous nous sommes inscrits.

La salle était petite, les stagiaires nombreux et la journée et demi n’était pas suffisante mais j’y ai fait une découverte majeure.

D’abord recevoir

Mon premier réflexe était de vouloir apprendre des techniques.

C’était omettre que je pouvais recevoir.

M’allonger.
Me taire.
Sentir.

Et recevoir.

Je ne savais pas recevoir. Mon mental se méle de tout, embarque avec lui des nuages et du vent et perturbe complètement mon pauvre corps.
Pour que je puisse me laisser-faire,
il fallait que je lâche prise et que je m’abandonne complètement.

C’est ce que j’ai réussi à être lors de ce stage.
Abandonné à l’autre.

S’abandonner complètement pour mieux recevoir.

Est-ce la technique que je vais chercher ?

Évidemment, la technique compte.

Une main peut être précise.
Une pression juste.
Un mouvement fluide.
Un rythme cohérent.
Un passage du superficiel au profond.
Une connaissance des muscles, des articulations, des tensions.

Je serais naïf de croire que tout repose uniquement sur « l’énergie » ou la présence.

Le corps a une réalité.
Et le geste s’apprend.

Mais je pressens aussi quelque chose.

Une technique parfaite peut peut-être laisser froid.
Et un geste très simple peut parfois toucher profondément.

Alors où se situe la différence ?

La qualité de présence

C’est probablement l’une des choses que je veux le plus observer.

La présence.

Un mot encore une fois très utilisé.

Mais qu’est-ce que cela signifie réellement lorsqu’une personne me masse ?
Est-elle simplement en train d’appliquer un protocole ?
Ou est-elle réellement là ?

Est-ce que je peux sentir qu’elle m’écoute ?
Que ses mains s’adaptent ?
Que son attention ne se trouve pas déjà dans le geste suivant ?

« Ne soit pas pas dans le faire, soit dans l’être« 
était un des premiers conseils de Pascale quand nous avons commencé à nous masser.

C’était une façon de comprendre la présence

Peut-être qu’un grand masseur ne fait pas seulement quelque chose à mon corps.

Il est avec mon corps.

Cette nuance m’intéresse.

Des mains qui écoutent

Je reviens souvent à cette expression :

écouter avec les mains.

Je commence à comprendre qu’un corps donne beaucoup d’informations.

Une tension.
Une respiration.
Une résistance.

Une détente.
Un mouvement presque imperceptible.
Une chaleur.
Un frisson.

Peut-être qu’un grand masseur sait sentir cela sans immédiatement chercher à le modifier par la volonté.

Laisser faire ses mains.

Sentir lorsqu’il faut rester ?
Lorsqu’il faut ralentir ?
Lorsqu’il faut appuyer davantage ?

Lorsqu’il faut ne rien faire ?
Lorsqu’une partie du corps demande de l’attention ?
Lorsqu’elle demande au contraire qu’on la laisse tranquille ?

Je voudrais comprendre si cette qualité s’apprend.

Et comment.

Avec les années ?
Avec des milliers de corps touchés ?
Avec une formation ?
Avec la méditation ?
Avec une meilleure connaissance de soi ?

Le geste juste plutôt que le beau geste

Je pourrais facilement être impressionné par un massage spectaculaire.

Des gestes amples.
Des mouvements très fluides.
Une sorte de chorégraphie.

Mais je ne suis pas certain que ce soit cela que je cherche aujourd’hui.

Je crois que je voudrais plutôt sentir le geste juste.

Celui qui correspond à ce moment.
À ce corps.
À cette respiration.

Pas celui qui aurait été identique avec la personne précédente.

Lors de ce stage de massage à Bordeaux, mes mains sont restées plusieurs minutes immobiles, sans bouger, sur le corps de Pascale avant de commencer le mouvement. Mes mains ont attendu le moment pour démarrer.
En fait, le massage avait démarré, dans l’immobilité.

La lenteur

Je commence aussi à accorder une importance particulière à la lenteur.

Pas une lenteur molle.
Pas une lenteur artificielle.

Mais la possibilité de ne pas se précipiter.

De laisser le corps recevoir un geste avant d’en proposer un autre.

C’est en expérimentant la lenteur que j’ai découvert que ralentir peut considérablement augmenter les sensations.

Peut-être qu’un grand masseur sait justement ne pas aller trop vite vers ce qu’il croit devoir faire.

Savoir quand ne rien faire

Cette compétence m’intrigue encore davantage.

Ne rien faire.
Poser les mains.
Attendre.
Respirer.

Être là.

Je me demande si les grands praticiens ne travaillent que par intuition.

Peut-être que l’expérience permet justement de ne plus avoir besoin de prouver que l’on sait masser.

Le consentement dans les mains

Je veux aussi observer comment ces praticiens travaillent avec le consentement.

Pas seulement la question posée au début :
« Est-ce que je peux vous masser ici ? »

Mais la manière dont ils restent attentifs pendant toute la séance.

Le corps peut parfois dire quelque chose avant les mots.
Une contraction.
Un recul.
Une respiration bloquée.

Il m’est arrivé de masser une personne tendue qui n’arrivait pas à se détendre et mon mental a pris le relais avec ses questionnements incessants. Suis-je mauvais ? J’ai rien compris ? J’ai oublié de demander ? J’aurai dû demander ? M’arrêter ?

J’aimerais rencontrer des personnes chez qui le respect des limites ne soit pas un règlement extérieur.

Mais une partie naturelle de leur pratique.

Que font-ils de la sensualité ?

Cette question est évidemment importante pour moi.

Particulièrement dans le massage tantrique.

Un toucher peut être sensuel.
Une peau peut réagir.
Un corps peut s’exciter.

Le masseur aussi reste un être humain.

Alors que fait un grand praticien de cette dimension ?

Comment conserve-t-il une qualité de présence lorsque le massage devient très sensuel ?

Quelle place laisse-t-il à l’excitation du receveur ?

Comment pose-t-il ses propres limites ?

Comment distingue-t-il plaisir, sensualité, érotisme et sexualité ?

Cette question me paraît essentielle.

La relation à son propre ego

Il existe aussi le plaisir d’être bon.

D’être reconnu.

D’entendre quelqu’un dire :
« C’était extraordinaire. »

Je connais déjà un peu ce mécanisme en moi.

Alors je me demande comment un praticien expérimenté vit cela.

Est-ce qu’on finit par se sentir puissant lorsqu’on sait provoquer beaucoup de sensations ?

Comment éviter de se nourrir de la vulnérabilité ou du plaisir des personnes massées ?

Comment rester humble lorsque les clients idéalisent le praticien ?

Comment réagir lorsqu’un receveur tombe amoureux ou projette quelque chose ?

Un grand masseur est-il aussi quelqu’un qui a appris à voir son propre ego ?

Je le crois.

Ce qu’il fait avant de poser ses mains

Je suis également curieux de tout ce que l’on ne voit pas.

Comment un masseur se prépare-t-il ?

Est-ce qu’il médite ?
Respire ?
S’étire ?

Se lave les mains et commence simplement ?

Est-ce qu’il cherche à se mettre dans un état particulier ?

Comment se centre-t-il avant une séance ?

Que fait-il lorsqu’il est fatigué ?

Lorsqu’il traverse lui-même une période difficile ?

Peut-on réellement être totalement disponible pour quelqu’un toute une journée ?

Le massage commence peut-être avant le premier contact.

Et après le massage ?

Je suis également intéressé par ce qui se passe après.

Un massage peut laisser une personne très ouverte.

Émue.
Fragile parfois.
Ou simplement profondément détendue.

Que fait le praticien à ce moment-là ?

Le silence ?
Une couverture ?
Un verre d’eau ?

Quelques mots ?
Le temps de revenir ?
Une discussion ?

Le fait que le praticien ne demande pas immédiatement : « Alors ? C’était bien ? »

Peut-être que la manière de terminer est aussi importante que la manière de commencer.

Je veux aussi leur parler

Recevoir ne me suffira probablement pas.

J’aimerais discuter avec eux.

Pas forcément leur demander :
« Quelle est votre technique ? »

Mais plutôt :

qu’avez-vous appris sur les êtres humains en les touchant pendant des années ?

Qu’est-ce qui a le plus changé dans votre manière de masser depuis vos débuts ?

Quelle erreur faisiez-vous lorsque vous avez commencé ?

Qu’est-ce qu’on ne peut pas apprendre dans une école ?

Comment savez-vous qu’il faut rester ou bouger ?

Comment protégez-vous vos limites ?

Qu’avez-vous appris sur votre propre corps ?

Ces réponses m’intéressent probablement davantage que la liste de leurs diplômes.

Les grands masseurs sont-ils forcément tantriques ?

Pas nécessairement.

Et c’est peut-être justement ce qui pourrait être intéressant.

J’aimerais rencontrer différentes approches.

Massage tantrique.
Massage ayurvédique.
Massage thaï.
Massage californien.

Massage profond.
Approches plus énergétiques.

Je voudrais peut-être comprendre ce qui traverse toutes ces pratiques.
Ce qu’elles ont en commun.

Et ce qui les distingue.

Et si j’apprenais surtout une manière d’être ?

C’est probablement la question qui apparaît derrière toutes les autres.

Si je rencontre des masseurs très expérimentés, qu’est-ce que j’espère réellement ramener ?

Des gestes ?
Oui.

Des techniques ?
Certainement.

Une meilleure connaissance du corps ?
J’espère.

Mais peut-être surtout autre chose.

Une manière d’être avec quelqu’un.

Être présent.
Écouter.
Ne pas se précipiter.
Respecter.
Sentir.

Savoir rester.
Savoir partir.
Toucher sans prendre.

Peut-être qu’apprendre à masser devient alors une manière d’apprendre à rencontrer.

Pourquoi j’ai envie d’aller les rencontrer maintenant

Je pourrais me contenter de continuer à lire.
À regarder des vidéos.
À participer à des stages.

Mais j’ai envie de confronter mes idées à des personnes qui ont réellement posé leurs mains sur des centaines ou des milliers de corps.

Des personnes pour qui le toucher n’est plus une découverte.

Mais une pratique.
Une expérience.

Pourquoi maintenant ?

Qu’est-ce que j’espère trouver que je ne peux plus apprendre seul ?

Est-ce que cette démarche pourrait m’aider à choisir une formation ?

Est-ce que je veux ensuite raconter ces rencontres sur le blog ?
Sous forme de portraits ?
D’entretiens ?
De récits de massages ?

Je ne sais pas encore où ces rencontres me mèneront.

Peut-être vers une école.

Peut-être vers une pratique plus régulière.

Peut-être simplement vers une meilleure compréhension de ce qu’une main peut faire lorsqu’elle sait vraiment écouter.

Mais j’aime cette idée.
Aller rencontrer ceux qui ont beaucoup touché.

Recevoir leurs mains.
Écouter leurs paroles.
Observer leur manière d’être.

Et essayer de comprendre ce qui, après des années de pratique, reste encore vivant dans leur geste.

Je crois que c’est cela que je vais chercher.

Pas seulement comment ils massent.

Mais qui ils deviennent lorsqu’ils massent.