Je pourrais apprendre des dizaines de gestes.
Des pressions.
Des enveloppements.
Des étirements.
Des enchaînements.
Savoir où poser mes mains.
Avec quelle force.
À quel rythme.
Et pourtant, depuis que j’explore le massage, une question revient :
est-ce cela qui fait qu’un massage me touche réellement ?
J’ai déjà reçu des massages techniquement magnifiques.
Fluides.
Précis.
Presque chorégraphiés.
Et d’autres, peut-être moins parfaits, qui m’ont laissé une impression beaucoup plus profonde.
Alors qu’est-ce qui faisait la différence ?
Je commence à mettre un mot dessus :
la présence.
Mais encore faut-il savoir ce que je mets derrière ce mot.
Cinq massages, cinq manières d’être touché
Lors d’un stage autogéré, j’ai participé à une structure de massages tournants.
J’étais allongé.
Les yeux masqués.
Cinq femmes allaient successivement me masser pendant une dizaine de minutes. Je ne savais pas qui posait les mains sur moi.
Et cette absence d’identité a rendu l’expérience particulièrement intéressante.
Je ne pouvais pas vraiment me raconter :
« Elle masse bien. »
« Je la connais. »
« Elle me plaît. »
« Je sais comment elle touche. »
Il restait surtout :
ce que je ressentais.
Je me souviens notamment de deux sensations très différentes.
J’ai ressenti, lors de ce premier massage, une forme de perfection.
Les mains se sont posées sur mon dos avec beaucoup de douceur. Les mouvements, très lents au début, se sont progressivement accélérés. Le toucher devenait parfois plus ferme, plus appuyé.
Puis il y a eu comme un final — au sens presque chorégraphique du terme — avec une succession de mouvements plus rapides et un toucher devenu très aérien.
Un autre massage m’a davantage intrigué.
Le toucher était différent dès le début. Peut-être moins démonstratif. Presque hésitant par moments.
Puis le mouvement s’est arrêté. Les mains se sont posées. Et quelque chose a repris, lentement, avec une pression un peu plus présente.
Parfois des mains presque immobiles.
Puis quelques points d’appui.
Lenteur.
Arrêts.
Pressions différentes.
Rien de spectaculaire.
Sauf que la détente se diffusait. Le plaisir de recevoir devenait palpable et mon corps s’abandonnait peu à peu à ces mains.
Le premier m’avait impressionné.
Le second m’avait touché.
Cette différence m’est restée.
Et elle m’a donné envie de comprendre ce qui pouvait bien passer dans une main au-delà du geste lui-même.
La technique n’est pas l’ennemie
Il serait facile de tirer une conclusion un peu romantique :
la technique serait froide ;
la présence serait vraie.
Je ne le crois pas.
La technique peut apporter énormément.
Elle donne de la précision.
De la sécurité.
Elle permet de connaître un peu mieux le corps.
D’éviter certains gestes maladroits.
De varier les pressions.
De donner une continuité au massage.
Et surtout, peut-être, elle permet progressivement de ne plus consacrer toute son attention à la question :
« Qu’est-ce que je dois faire maintenant ? »
J’aimerais certes connaître le b.a.-ba des pratiques manuelles, ainsi que quelques principes pour éviter de faire des bêtises. Connaître un peu mieux les différents touchers, les mouvements, savoir ce que je peux faire ou ne pas faire.
Être simplement un peu plus à l’aise dans mes mains.
J’aimerais aussi apprendre comment entrer dans un massage et comment en sortir, sans que le geste commence ou s’arrête brutalement.
Je n’ai donc aucune envie d’opposer :
technique
et
présence.
La question qui m’intéresse davantage est :
à quel moment la technique devient-elle un outil… et à quel moment commence-t-elle à faire écran entre mes mains et l’autre ?
Quand je veux « bien faire »
Je connais assez bien ce mécanisme. Lorsque je masse, mon mental peut arriver très rapidement.
Est-ce que je fais bien ?
Est-ce assez lent ?
Est-ce assez appuyé ?
Que dois-je faire ensuite ?
Est-ce qu’elle apprécie ?
Est-ce que mon geste est harmonieux ?
Est-ce que je devrais changer ?
Et me voilà soudain occupé à réussir le massage.
Mes premiers massages étaient assez confus. Je naviguais parfois entre le trop sensuel et le trop impersonnel.
Par la suite, même après plusieurs dizaines de massages, Pascale pouvait ressentir différentes incarnations de mon toucher quand je la massais.
Certaines fois, j’étais vraiment là.
D’autres fois, mes mains travaillaient… mais une partie de moi était ailleurs.
Dans mon jugement.
Dans ma performance.
Dans ce que j’espère obtenir comme réaction.
C’est une sensation étrange :
être physiquement présent sans être vraiment là.
Être « dans mes mains »
J’utilise parfois cette expression :
être dans mes mains.
Je ne sais pas exactement la définir. Mais je crois commencer à reconnaître la différence. Il y a les moments où je touche tout en continuant à penser.
À ma journée.
À la suite.
À ce que je devrais faire.
À ce que l’autre pense probablement de moi.
Et puis il y en a d’autres.
Je respire.
Je sens davantage.
Je cherche moins.
Je reste parfois plus longtemps.
Je suis dans mes mains.
J’ai ainsi appris que, lorsque je ne sais plus quoi faire, je peux simplement arrêter le mouvement.
Quelques secondes.
Parfois quelques dizaines de secondes.
Je ne cherche pas immédiatement un nouveau geste. J’attends.
Le temps de revenir là.
Ma respiration change. Je retrouve une position plus confortable. Mes mouvements repartent autrement. Plus incarnés.
Et Pascale me dit parfois ressentir elle aussi cette différence.
Le geste n’est peut-être même pas techniquement meilleur. Mais quelque chose change.
Il devient plus habité.
Écouter avec les mains
Cette expression me plaît :
écouter avec les mains.
Une main n’a évidemment pas d’oreilles. Et pourtant elle reçoit énormément d’informations.
La température.
La tension.
La texture.
La respiration sous une cage thoracique.
Un muscle qui résiste.
Un relâchement.
Un frisson.
Un micro-mouvement.
Une tension qui revient.
Mais écouter ne consiste peut-être pas seulement à sentir. Il faut encore ne pas être tellement occupé par ce que j’avais prévu que je n’entende plus ce qui se passe.
Parfois continuer.
Parfois changer.
Parfois rester.
Parfois alléger.
Parfois ne rien faire pendant quelques secondes.
Il m’est arrivé de commencer un massage avec l’intention de détendre, voire de procurer du plaisir, alors que la personne ne semblait pas du tout recevoir ce que j’essayais de lui transmettre.
Je voulais faire arriver quelque chose.
Et je n’avais peut-être pas encore compris que mon intention elle-même pouvait m’empêcher d’écouter ce qui était réellement là.
J’ai commencé alors à comprendre l’importance d’une certaine neutralité. Non pas être froid ou indifférent.
Mais ne pas décider à l’avance de ce que l’autre devrait ressentir.
Le corps de l’autre ne me donne pas un mode d’emploi.
Mais il me donne des informations.
Encore faut-il que je sois disponible pour les recevoir.
Ralentir ne suffit pas
J’ai découvert l’importance de la lenteur dans plusieurs massages.
Elle permet de ressentir davantage.
Elle donne du temps au corps.
Elle m’aide aussi à sortir d’une succession automatique de gestes.
Mais j’ai découvert autre chose :
je peux être très lent et complètement absent.
Je peux effectuer un magnifique mouvement.
Très lent.
Très enveloppant.
Et penser à autre chose.
La lenteur peut donc favoriser la présence. Elle ne la crée pas automatiquement.
Ce qui change peut-être un toucher n’est pas seulement sa vitesse,
mais la qualité d’attention qui l’accompagne.
Mon désir peut-il m’empêcher d’écouter ?
La question devient plus délicate lorsque le corps sous mes mains m’attire.
J’aime toucher.
J’aime la peau.
Et le corps féminin peut naturellement faire apparaître chez moi de la sensualité ou du désir.
Le problème n’est peut-être pas que ce désir existe.
La question est plutôt :
que fait-il à mon attention ?
Est-ce que je suis encore en train d’écouter ?
Ou est-ce que je commence à chercher ?
À anticiper ?
À imaginer ?
À projeter ?
La première fois que j’ai massé un homme, c’était au niveau des cuisses. Le ressenti était très différent de celui que j’avais avec le corps d’une femme.
Je découvrais une musculature différente.
Les poils.
Une autre texture.
Mais surtout, mon désir sensuel n’était pas là de la même manière.
Et cela m’a permis d’observer plus clairement ce que je faisais réellement avec mes mains.
Avec eux, certaines choses devenaient plus faciles à distinguer.
Un corps.
Une respiration.
Des tensions.
Mes mains.
Et ma capacité — ou non — à rester présent.
Cela m’aide aujourd’hui à distinguer :
être attentif au corps
et
être attiré par le corps.
Les deux peuvent parfois coexister.
Mais ils ne sont pas la même chose.
« Sans intention » ?
J’ai souvent entendu cette invitation :
toucher sans intention.
Elle m’a longtemps laissé perplexe.
Parce qu’en réalité, lorsque je touche quelqu’un, j’ai forcément une intention.
Prendre soin.
Détendre.
Être présent.
Faire du bien.
Alors je commence peut-être à comprendre cette expression autrement.
Non pas :
ne rien vouloir.
Mais :
ne pas exiger une réaction particulière.
Ne pas avoir besoin que l’autre soupire.
Se détende absolument.
Frissonne.
Prenne du plaisir.
Ou me confirme, par son corps, que je masse bien.
Je peux proposer un toucher.
Et ne pas savoir exactement ce qu’il doit produire.
Quand mon ego entre dans mes mains
Une personne soupire. Se détend. Sa respiration change.
Un mouvement apparaît.
Et très rapidement, une petite voix peut surgir :
« Je suis bon. »
Je la connais.
Et je ne crois pas qu’il soit mauvais d’être heureux lorsque quelqu’un apprécie ce que je lui offre.
Mais quelque chose change lorsque sa réaction devient :
une note que je me donne.
Cela m’arrive notamment lorsque je masse une personne plus expérimentée que moi dans les stages de Tantra.
Je peux alors me surprendre à vouloir lui montrer que je sais masser.
Presque à chercher sa reconnaissance.
Et, dès cet instant, une partie de mon attention n’est déjà plus dans mes mains.
Elle est dans son jugement sur moi.
Écouter ne signifie pas deviner
Il existe cependant une limite essentielle à toute cette idée d’écoute.
Je peux être attentif.
Sentir une respiration.
Un frisson.
Une tension.
Un relâchement.
Et me tromper complètement sur ce qu’ils signifient.
Un soupir ne veut pas forcément dire :
continue.
Un relâchement ne signifie pas :
tu peux aller plus loin.
Le corps de l’autre n’est pas un langage que je saurais déchiffrer parfaitement.
Écouter avec mes mains ne m’empêche donc jamais de demander avec des mots.
Ça va ?
Cette pression te convient ?
Tu veux que je continue ?
Ce que je ressens sous mes mains est une information.
Pas une certitude.
Et lorsque je reçois ?
La présence devient peut-être encore plus mystérieuse lorsque je passe de l’autre côté.
Je suis allongé. Je ne connais pas nécessairement la technique de la personne. Je ne sais pas ce qu’elle pense. Je ne sais pas ce qu’elle ressent.
Et pourtant, certains touchers me donnent l’impression que quelqu’un fait quelque chose sur mon corps.
Et d’autres que quelqu’un est là avec moi.
Je ne peux pas affirmer que l’autre est plus présent. Je peux seulement dire que je le ressens ainsi.
Lors de mes premiers massages reçus, deux choses prenaient beaucoup de place. J’avais du mal à me détendre. Et j’espérais souvent recevoir un toucher sensuel.
J’attendais donc déjà quelque chose du massage.
Cette attente occupait une partie de mon attention et me rendait probablement moins disponible pour percevoir autre chose.
Peu à peu, j’ai appris à me relâcher davantage.
À moins anticiper.
À laisser le toucher venir à moi plutôt que de chercher ce que j’espérais recevoir.
Et c’est peut-être là que j’ai commencé à percevoir plus clairement cette qualité de présence.
Qu’est-ce qui crée cette sensation ?
La continuité ?
Une main qui ne semble pas pressée ?
Une adaptation ?
La manière d’arriver sur le corps ?
La manière de le quitter ?
Je n’en sais rien avec certitude.
Mais mon corps semble parfois sentir une différence avant même que je sache l’expliquer.
La technique peut-elle permettre de l’oublier ?
Je pense parfois aux musiciens. Ils passent des années à apprendre.
À répéter. À travailler leurs gammes.
Puis un jour, lorsqu’ils jouent, la technique est toujours là.
Mais je ne la vois plus.
Elle est devenue suffisamment intégrée pour être au service de ce qu’ils expriment.
Je me demande si le massage peut fonctionner un peu de cette manière.
C’est l’une des questions que j’aimerais poser aux masseurs que je vais rencontrer.
Quelle place la technique occupe-t-elle dans leur pratique ?
Qu’est-ce qu’ils en font lorsqu’ils massent ?
Et surtout :
leur arrive-t-il, eux aussi, de ne plus savoir ?
De ne plus sentir clairement ce qui se passe ?
Et dans ces moments-là, que font-ils ?
Reviennent-ils à leur technique ?
S’arrêtent-ils ?
Attendent-ils ?
Écoutent-ils autrement ?
Peut-être ai-je besoin d’apprendre davantage de gestes…
pour pouvoir un jour moins penser aux gestes.
Pas les oublier.
Mais ne plus avoir à m’y accrocher.
Alors, qu’est-ce qu’un toucher présent ?
Je ne sais pas encore en donner une définition. Mais je commence à reconnaître certains moments.
Je respire.
Je ne suis pas déjà dans la minute suivante.
Je ressens ce qui se passe sous mes mains.
Je peux rester.
Je peux changer.
Je peux demander.
Je peux accepter que rien de spectaculaire ne se produise.
Je n’ai pas constamment besoin de vérifier si je suis bon.
Et surtout :
je ne masse pas seulement un corps.
Je rencontre quelqu’un à travers son corps.
La technique me donne du vocabulaire.
La présence permet peut-être à ce vocabulaire de devenir une conversation et d’approcher ce qui fait qu’un massage devient tantrique.
Apprendre à masser ou apprendre à être là ?
J’ai envie d’apprendre. Vraiment.
Des gestes.
De l’anatomie.
Des techniques.
Des rythmes.
Des pressions.
Mais je découvre progressivement un apprentissage beaucoup moins facile à mesurer.
Être là.
Avec mes mains.
Avec ma respiration.
Avec ce que je ressens.
Avec le corps de l’autre.
Sans être constamment occupé à réussir.
Peut-être est-ce cela que j’aimerais observer chez des masseurs plus expérimentés.
Pas seulement :
« Que faites-vous avec vos mains ? »
Mais :
« Que se passe-t-il en vous lorsque vous les posez sur quelqu’un ? »
Parce qu’au fond, la question qui reste pour moi est peut-être celle-ci :
à quel moment un geste devient-il véritablement un toucher ?